Hommage à Jacques Prosper Baziè

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

Jacques m’honorait de son amitié

Plus d’une décade après la chute d’un des plus grands baobabs de la littérature burkinabè écrite d’expression française, Jacques Prosper Bazié, les hommages, comme on pouvait s’y attendre, continuent de pleuvoir. Dans le billet qui suit Salouka Sid-Lamine, écrivain, responsable de la SAGES/Bobo, à travers la revue de certaines de ses œuvres, lui rend hommage mérité. Comme nous tous, il fut heureux de le connaître.

J’ai rencontré Jacques Prosper Bazié en première année des lettres modernes : à travers une grande œuvre, qui était au programme du tout nouveau cours de littérature burkinabè qu’animaient Boniface Bonou et Salaka Sanou : Orphelin des collines ancestrales ! Un poème aux accents césairiens et où affleurent des citations de Frantz Fanon : « Nous nous méfions de l’enthousiasme. Chaque fois qu’on l’a vu éclore quelque part, il annonçait le feu, la famine… Aussi, le mépris de l’homme », etc.
C’était en janvier 1988. L’harmattan d’une nouvelle convulsion nationale nous flagellait. Quatre années durant, traversés tantôt de frémissements angoissées, tantôt de fulgurances hyperthésiques, nous nous étions crus des hommes enfin, sortis du mépris enfin !  Puis un après-midi d’octobre nous a replongés au fond de la cale du doute, des questionnements et des suspicions. En ces moments-là, les mots ont peu de portée : seule compte l’identité et l’histoire des corps qui les ont portés. Il fallait qu’il se définisse ce poète, et vite ! Car l’Histoire s’emballait, titubait, bégayait sur nos têtes. Et nous voulions tout ou rien !
Puis, j’ai lu et relu la plaquette de ce poète que je voyais de loin, à travers le petit écran. Son imposante carrure de lutteur gourounsi et sa tignasse afro à cette époque déjà ringarde m’intimidait un peu, je dois l’avouer.
      Je suis passé à ses romans et récits : La Dérive des Bozos et L’Épave D’Absouya, entre autres. Il y a dans les œuvres de Jacques Prosper Bazié une faille géographique semblable à ce qu’est la Martinique pour Césaire. Césaire voit dans son île une prison où son peuple marine dans la misère. Chez Bazié, le Burkina n’est pas réductible à la colline du Sanguié, sa province natale. Il revendique tous les recoins du Burkina comme étant siens : l’ouest est le théâtre de La Dérive des Bozo alors qu’Absouya se trouve au plateau central. Mais c’est dans la poésie, espace de suggestion par excellence, que l’on se promène dans le pays. Prenons certains exemples dans le recueil Aux Miradors de l’espérance qui contient aussi la plaquette Agonies de Gorom-Gorom. Cette dernière localité situe déjà le lecteur au nord du pays. Quand le poète déclare : « Je cueillerai le cram cram », c’est au désert et à la pénibilité de la vie ses habitants qu’il rend hommage par l’évocation de l’herbe épineuse caractéristique de cette région.
 J’avoue n’avoir pas trouvé dans la prose de Jacques Prosper Bazié le même attrait qu’à sa poésie, cet écrivain étant pour moi un poète avant tout. Et je tiens qu’il figure dans le peloton de tête des plus illustres poètes du continent. Senghor lui-même n’a-t-il pas dit de lui : « J’ai rarement lu avec autant de plaisir un recueil de poèmes écrits en français par un poète négro-africain » ?
En effet, par la force des « images analogiques mélodieusement rythmées » (toujours de Senghor), Bazié parvient à restituer l’âme du peuple burkinabè. Un peuple enclavé dans la misère et la sècheresse autant que la Martinique de Césaire l’est dans l’insularité et l’apathie. Et si le Faso est « de ce continent/ où l’on élève/ des condamnés à mort », il est aussi le réservoir de main d’œuvre douloureuse qui, sous la colonisation française a permis de construire d’autres pays :

« Nous voici dans l’Adjamé des maquisards
le charivari des locomotives au pied des stèles
 Voici le grand chambardement
 nous sommes galériens de l’ensemencement. »

C’est ici le chemin de fer Abidjan-Niger qui évacuait les richesses le l’ex-colonie par le port d’Abidjan et qui fut également pourvoyeuse de milliers de morts voltaïques à sa construction qui est mentionné. La brièveté de l’extrait a la force d’un coup de pilon !
Le Burkina est un pays d’hommes qui souffrent et le poète se veut le réceptacle de cette souffrance. Comme Césaire, c’est du peuple qu’il tire sa force. Non pas la force à tendance messianique d’un despote mais la fierté d’être un instrument de sa nation (« Comme le poing à l’allongée du bras ! » disait Césaire). Il tient les élites passées par le moule de l’école occidentale pour des traitres, car ceux-ci perpétuent le néocolonialisme à travers de sanglantes querelles de clochés et ils participent au pillage du continent. L’écrit et le livre deviennent donc pour Bazié des armes de combat et la littérature, un espace de résistance, un bastion à l’instar du nom de sa maison d’édition qui fait un clin d’œil au héros Sud-Africain Chaka : Kraal !
Il proclame d’ailleurs :
          «Plus traire la terre
           Plus la fourberie des plantations
           Plus de cauris
           Sur le balbutiement des hiéroglyphes. »

J’ai lu Bazié, avant de le rencontrer pour de vrai. Des années après, enseignant atteint de la passion des cartes à jouer, ce virus si commun des fonctionnaires de province, j’en vins à intégrer une table de belote dans la capitale durant mes vacances. C’est là que je le côtoyai, ayant l’honneur d’être parfois son « partenaire », ainsi que se nomment deux équipiers de ce jeu. Loin de la figure rébarbative qu’il m’avait paru, je vis un homme affable, physiquement moins imposant que dans mon imagination. Il avait toujours le mot pour faire rire toute la table. Longtemps, je me tins révérencieusement en sa présence avant de m’ouvrir à mon aîné Palenfo Sié Pierre avec qui il avait des affinités. Je lui confiai mon admiration pour le grand homme et j’exprimai aussi mon souhait d’acquérir à nouveau Orphelin des collines ancestrales (que j’avais perdu ou probablement prêté à un élève qui avait oublié de me le rendre.)
Quand nous fûmes mis en contact, il fut d’une bonhomie extraordinaire et, le lendemain, il m’offrit Aux Miradors de l’espérance. Pour dédicace, il avait écrit : « À mon ami Salouka, toute ma sympathie. » C’était le 4 septembre 1997.
 Je n’ai jamais eu à douter de ce mot « ami » qui n’a jamais pris la connotation du respect humain ou de la condescendance. Nous sommes perdus de vue des années durant et, quand il me vit, il m’appela par mon nom, sans hésiter. Puis nous eûmes à travailler ensemble, dans la Société des auteurs, gens de l’écrit et des savoirs (SAGES), entre autres. Nous nous vîmes pour la dernière fois le 28 mars à Bobo-Dioulasso où il était venu donner une conférence sur Nazi Boni, le premier romancier burkinabè, sujet de son dernier ouvrage. Comme je regrette de n’avoir pas payé ce livre, pour me le faire dédicacer ! J’aurais tant aimé que, dix-sept ans après, il ait réécrit ce mot : « ami ».
 Cette nuit, lorsque Dramane Konaté m’a annoncé son décès, j’ai arrêté mes travaux. Longtemps j’ai pensé à Jacques, car il m’interdisait de l’appeler « Monsieur Bazié ». Quand je me suis arraché de ma chaise, je suis allé à la quête de son recueil. Je suis un brouillon qui lit toujours plusieurs livres à la fois. En conséquence, je range mal. Je l’ai trouvé entre deux œuvres de Césaire : La Tempête et Et les chiens se taisaient.
J’ai lu et relu la profession de foi de Jacques Prosper Bazié à l’entame des Miradors. C’est elle qui le définit :
                    « Jusqu’au crépuscule de ma vie
                       J’irai de mouroir en mouroir
                       Assemblant les syllabes
                       Pour la germination des berceaux.
                       Je passerai les miradors
                       Je raserai les abattoirs
                       Le rêve des grands tyrans.
                       Voici milliards de larmes,
                       Terre amère du Sahel ! »
                                                                                         Sid-Lamine SALOUKA
                               Société des auteurs, des gens de L’écrit et des savoirs (SAGES)

 

Dr Bazié donnant une conférence sur Nazi Boni, le Moïse du Bwamu
Dr Bazié donnant une conférence sur Nazi Boni, le Moïse du Bwamu

Dr Bazié donnant une conférence sur Nazi Boni, le Moïse du Bwamu

Publié dans Critique littéraire

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