Le soulèvement populaire sous l'angle de la littérature

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

Le soulèvement populaire sous l'angle de la littérature
Le soulèvement populaire sous l'angle de la littérature
Le soulèvement populaire sous l'angle de la littérature

« La littérature, disait le professeur Salaka Sanou, doit servir de miroir à travers lequel l’homme et la société se découvrent et voient une partie une partie d’eux-mêmes, une partie de leur moi profond, la plus importante peut-être, comme produit de l’intelligence s’adressant à l’intelligence. Cette situation de la littérature place l’écrivain au centre de la société comme son porte-parole parce non seulement, elle exprime ses réalités pour elle-même mais aussi les reflète et les projette pour l’extérieur. » (p.23). En effet, l’écrivain n’écrit pas enfermé dans une tour d’ivoire ; il est le produit d’une société. Il est influencé, consciemment ou inconsciemment, par les réalités de la société dont il est issu. Son œuvre, si elle n’anticipe pas ces faits sociaux, peut et doit permettre de les éclairer.  Cette dans cette perspective sociocritique que nous voulons lire le soulèvement populaire d’octobre 2014 sous le prisme de quelques œuvres littéraires.

De ce point de vue, la situation pré et post insurrectionnelle du peuple burkinabè rappelle à bien d’égards celle de Fama dans les Soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma.  En effet, dans le récit de Kourouma, on lit : « Les soleils des Indépendances s’étaient annoncés comme un orage lointain et dès les premiers vents Fama s’était débarrassé de tout : négoces, amitiés, femmes pour user les nuits, les jours, l’argent et la colère à injurier la France, le père et la mère de la France. Il avait à venger cinquante ans de domination et de spoliation. Cette période d’agitation fut appelée les soleils de la politique. » (p.24).

N’est-ce pas ce qui s’est passé aux premières heures de ce que nous pouvons appeler ici « les soleils de la contestation » consécutifs à la volonté affichée des ex-caciques de modifier le fétiche-article 37, l’article-empêcheur de danser en rond, pour permettre à Blaise Compaoré de succéder à lui-même. Les Burkinabè (chômeurs, commerçants, cadres de l’administration, hommes d’affaires, etc.), à l’instar de Fama, n’ont-ils pas tout mis entre parenthèses : leur travail, leurs business, leur avenir, bref leur vie pour dire non à la « colonisation des Compaoré et de leurs sbires». Comme Fama, les Burkinabè avaient à « venger vingt-sept ans de domination et de spoliation ».

Ce qui advint par la suite n’est pas loin, non plus, de ce que décrit une autre œuvre littéraire. Il s’agit notamment de la nouvelle l’Enfant du président d’Adamou L. Kantagba : « On matraqua, gaza, tira parfois à balles réelles sur des populations à mains nues. Beaucoup souffrirent le martyre et beaucoup furent martyrs. Mais le peuple tint bon. » (p. 34). À l’instar donc du peuple makyssois dont il est question dans la nouvelle ci-dessus citée, le peuple burkinabè tint bon. Mais une fois le calife déchu, « l’indépendance », la liberté acquise, le peuple, curieusement comme Fama dans le roman de Kourouma, fut jeté aux oubliettes. Fama et/ou le peuple avait comme le petit rat de marigot creusé le trou pour le serpent avaleur de rats (p.24).

En effet, alors que les Burkinabè se surprenaient à rêver que plus rien ne sera comme avant, l’armée se (re)découvrant subitement une essence populaire/révolutionnaire, soulevant, à tout va, le poing, ponctuant ses moindres discours d’un « La patrie ou la mort, nous vaincrons » douteux, aidée par des OSC de la 25e heure, comme dirait quelqu’un, dont le seul engagement, s’il en est, réside dans les sigles et acronymes, s’arrogea la victoire des martyrs. Des héros à deux balles s’invitèrent à la table de la Transition, s’emparèrent de ses organes (Gouvernement, CNT, etc.), se firent, pour ainsi dire, calife à la place du calife… du peuple. Et pour couronner le tout, ils commencèrent par servir au peuple meurtri l’austérité et se servir d’honorables émoluments. Au point que, comme Fama qui en vint à regretter les soleils des indépendances, certains Burkinabè, même s’ils ne sont très nombreux, en viennent aussi à regretter « les soleils de Blaise ». 

Dans sa nouvelle Dieu n’aime pas les salauds, Bernadette Dao rapporte le comportement d’un député du nom de Djougouman. Son attitude ingrate, qui sous nos cieux semble être le propre de la quasi-totalité des politiciens, n’est pas sans rappeler l’attitude des autorités de la Transition qu’il éclaire : « Dès qu’il fut bien assis et bien calé dans ses fauteuils moelleux, il fit élever autour de son domaine une muraille qui le coupa littéralement de la ville (…) Djougouman devint invisible, hors de portée de tous ! Il devint sourd et aveugle, ne voyant ni n’entendant plus personne pas même Bourama qui avait fait de lui un député ! » (p.55).

N’est-ce pas ce qui se passa une fois les autorités de la Transition installées ? Jadis aux côtés du peuple, solidaires de sa lutte, les nouvelles autorités ne comprennent plus, n’entendent plus, écoutent-elles seulement, les revendications justes et légitimes des masses laborieuses notamment en ce qui concerne : la moralisation de la vie publique, la transparence dans la gouvernance, la réduction du train de vie de l’Etat, etc. L’émolument à la limite de l’indécence des membres du Gouvernement, du CNT et autres patrons d’institutions dans un contexte national si difficile, le dilatoire dans les affaires Diguiemdé et Compaoré, le refus de la baisse (significative) du prix l’essence, la non-publication par les « grands commis » de la République de leurs biens sont des illustrations parfaites du refus d’une nouvelle gouvernance plus vertueuse et donc d’une rupture d’avec le « Peuple réel ». Lequel peuple continue à tirer le diable par la queue malgré sa « révolution d’octobre », et à ne plus savoir à quelle révolution se vouer.

Espoir assassiné ? Peut-être pas après tout ! En effet le peuple, avec les évènements des 30 et 31 octobre, a fini de convaincre que s’il avait été mouton, il ne l’est plus. Après s’être soigné de vingt-sept ans de « compaorose aigue », le peuple n’entend plus se laisser tromper par des discours populistes d’autorités en mal de popularité. On se croirait dans la nouvelle l’Enfant du président : « Le peuple veillait au grain. Car de leurs longues luttes pour l’avènement de la démocratie, les Makyssois avaient compris et retenu que rien ne se donne, que tout se conquiert et se conserve par des combats sans cesse renouvelés. » (p.36).

Comme on peut l’entrevoir, à Makysso comme au Pays des Hommes intègres, plus rien ne sera plus comme avant, pour reprendre une formule à la mode ces temps-ci, pas par le bon vouloir des politiciens dont les discours n’engagent que ceux qui y croient ; mais, par la volonté du peuple, de la rue, la « ruecratie ». Les manifestations populaires contre la tentative des autorités d’imposer Diguiemdé aux Infrastructures, Compaoré à la Cameg au mépris de l’article 15 de la Charte ainsi que le refus du peuple de laisser ses honorables représentants au CNT agir à leur guise relève et révèle, n’en déplaise à certains, la maturité du peuple burkinabè. Ce réveil citoyen constitue une lueur d’espoir, et pour reprendre le titre d’un roman de Hien Ignace, une flamme dans le noir… de la Transition. Et vraisemblablement, plus rien ne sera comme avant !

Références bibliographiques

Adamou L. Kantagba, « L’Enfant du président » in La Femme du président, Ouagadougou, Éditions descendues du ciel, 2012

Ahmadou Kourouma, Les Soleils des indépendances, Paris, Éditions Seuil, 1970

Bernadette Dao, « Dieu n’aime pas les salauds », in La Femme de diables et autres histoires, Éditions Découvertes du Burkina, Ouagadougou, 2003

Salaka SANOU, La Littérature burkinabè : l’histoire, les hommes, les œuvres, Limoges, PULIM, 2000.

Adamou L. KANTAGBA

 

Publié dans Critique littéraire

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