CULTURE AU BURKINA FASO

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

Hicham Ayouch, Rond-point des cinéastes à Ouaga, Affiche du Fespaco 2015, Mahamat Haroun Saleh
Hicham Ayouch, Rond-point des cinéastes à Ouaga, Affiche du Fespaco 2015, Mahamat Haroun Saleh
Hicham Ayouch, Rond-point des cinéastes à Ouaga, Affiche du Fespaco 2015, Mahamat Haroun Saleh
Hicham Ayouch, Rond-point des cinéastes à Ouaga, Affiche du Fespaco 2015, Mahamat Haroun Saleh

Hicham Ayouch, Rond-point des cinéastes à Ouaga, Affiche du Fespaco 2015, Mahamat Haroun Saleh

FESPACO 2015[1] UN JURY BIEN CULOTTE

Les lampions, comme on dit, se sont éteints sur la 24e édition de la fête du cinéma africain qui se tient, bon an mal an, depuis 1969 à Ouagadougou. Tenue du 28 février au 07 mars 2015, sous le thème : « Cinéma africain : production et diffusion à l'ère du numérique », l’édition 2015 de la grand-messe des cinéastes restera à jamais marquée dans les annales du cinéma pour plusieurs raisons. En effet, la 24e édition s’est tenue non seulement dans un contexte sous régional marqué par la menace surmédiatisée, à tort ou à raison, de la maladie à virus Ébola, mais aussi dans un contexte postinsurrectionnel. Ces deux facteurs ont, du reste, fait craindre jusqu’au dernier moment son report aux calendes mossé comme ce fut le cas pour d’autres rendez-vous culturels d’envergure à l’image du Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO) et du Salon international du tourisme et de l’hôtellerie de Ouagadougou (SITHO) pour ne citer que ces deux-là. C’est aussi au cours de l’édition de cette année, ainsi qu’on peut l’appréhender au niveau de son thème, que les « gardiens du temple », les « puristes du cinéma », comme on a les puristes de la langue en littérature, ont donné leur quitus, leur bénédiction pour qu’enfin le numérique ait désormais droit au chapitre au Fespaco dont les récompenses ont par la même occasion connu une hausse notable ainsi que le demandaient les professionnels du septième art depuis déjà quelques années. La 24e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou restera, de notre point de vue, dans les mémoires aussi et surtout pour la décision audacieuse du jury qui, pour beaucoup, semble avoir navigué à contre-courant. On se rappelle en effet que l’annonce et la programmation de Timbuktu, désormais célèbre pour avoir raflé sept césars au Festival de Cannes en France et même pressenti, selon certains, pour l’oscar du meilleur film étranger à Hollywood avait suscité une certaine ferveur, voire fièvre au Fespaco.  En dépit de cette ferveur, voire fièvre autour du film de Sissako, ainsi que nous le disions, le « verdict des urnes » lui fit défavorable et ce fut, sans jeu de mot, Fièvre du Marocain Hicham Ayouch qui fut sacré Étalon d’or, succédant ainsi à Alain Gomis avec son film Tey. Notre propos n’est pas ici d’analyser les qualités technico-artistiques de Timbuktu et/ou de Fièvre pour dire qui est plus méritant que qui. D’autres comme Alcény Barry, Dasniang de Yoyo, etc. l’ont fait. Et il ressort des différentes analyses que les deux films sont de belle facture. En tout état de cause, un jury de concours étant par essence souverain, nous nous en tenons par conséquent à la décision des jurés du jury du Fespaco. Notre propos sera donc de voir, ici, quel sens, quelle signification donnée à la décision du jury présidé par le Ghanéen Kwah Ansah, cinéaste et auteur du film Heritage Africa, Étalon d'or en 1989. De ce point de vue, la décision du jury apparaît comme une volonté d’assumer sa souveraineté, son autonomie esthétique[2]. Il s’agit, n’en déplaise à Haroun Mahamet Saleh, de signifier que le Fespaco n’est pas et ne sera pas, nous l’espérons, une promenade de santé pour n’importe quel film primé, fut-il à Los Angeles, Cannes, Berlin, etc. Concernant l’édition littéraire, Yves Dakouo, dans son ouvrage Émergence des pratiques littéraires modernes en Afrique francophone : La construction de l’espace littéraire au Burkina Faso, fait une observation qui s’applique fort bien au cinéma : « (…) dans l’opinion publique, chez les écrivains comme chez les critiques, africains ou européens, un livre édité en Europe, quel que soit son mode de publication (imprimeur ou éditeur professionnel ), a une plus grande légitimé qu’un ouvrage édité au plan dit local » (p.132). C’est donc cet état de fait, lorsqu’on le transfert au domaine du cinéma, parallélisme, oblige, qui fait croire aux réalisateurs africains primés en Occident qu’ils sont des « extra-terrestres » de la réalisation et qu’on doit leur dérouler le tapis rouge à Ouagadougou. On se rappelle qu’en 2011, le Tchadien Mahamet Haroun Saleh dont le film Un homme qui crie, comme Timbuktu de Sissako en 2015, a été très bien reçu par la critique hexagonale a boudé quelque peu son 2e prix. Dans une interview qu’il a accordée à Radio France internationale (RFI) le 2 mars 2011, il disait : « Je commence à être très déçu par le Fespaco ». Même si Abderhamane Sissako a fait preuve de ce qu’on pourrait appeler un « gentleman’s agreement », après le sacre de Hicham Ayouch, en rappelant qu’après tout c’est l’Afrique qui gagne, il est fort à parier qu’il ne s’imaginait pas repartir avec le prix de la meilleure musique, une broutille pour ses partisans. Le jury du Fespaco de 2015 à la suite de celui de 2011 montre ainsi la voie. La critique ainsi que le public africain ne doivent plus regarder ou voir les films selon la perspective de « l’autre » ce que Sembène Ousmane a appelé, dans Viehi Ciosane, la « débilité de l’homme de chez nous », cette tendance de l’Homme noir à se poser toujours par rapport aux autres.  Au-delà de la relativité de la vérité qu’enseigne l’adage qui dit : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! », il faut reconnaître que nous aurions tort de prendre pour argent comptant tout ce que la critique occidentale, imbue de sa raison raisonnante, voudrait nous faire avaler. C’est en cela que la « critique de proximité » que le Pr Yves Dakouo préconise est salutaire : « À côté d’une critique « extense » où l’énonciateur critique tient naturellement une position élevée ou éloignée, il est nécessaire qu’il en existe une autre, « intense », qui percevant les choses de plus bas ou de plus près, cherche, par une sorte de contre-plongée, à mettre en relief ce que l’on ne saurait distinguer de très haut » (p.13). Sous ce prisme de la « critique de proximité », la décision du jury de la 24e édition du Fespaco se comprend, se tient et se soutient. En dépit d’une mondialisation, qui n’a, d’ailleurs, de mondialisation que le nom, qu’on nous impose, la France ne continue-t-elle pas de clamer son exception culturelle ? N’est-ce pas au nom de cette exception culturelle qu’elle continue à financer des films que peu de gens regardent en dehors de l’Hexagone. L’institut français de Ouagadougou peut en témoigner. Alors qu’il soit permis au Fespaco de revendiquer son exception, l’exception burkinabè. Ainsi que nous le disions le Fespaco ne sera pas une promenade de santé, même pour les réalisateurs ultra-récompensés ! À bon entendeur, salut ! Adamou L. KANTAGBA

BIBLIOGRAPHIE

DAKOUO Yves, Émergence des pratiques littéraires modernes en Afrique francophone : La construction de l’espace littéraire du Burkina Faso, Paris, Harmattan Burkina, 2011

GO Issou, « Le Destin tragique des écrivains africains et le déclin de la littérature révolutionnaire » in Les Cahiers du Cerlesh N° spécial, février 2014, Université de Ouagadougou, pp. 77-104

SEMBÈNE Ousmane, Le Mandat suivi de Véhi Ciosane, Présence Africaine, 1966

Dasniang de Yoyo « Timbuktu ou le fiasco au Fespaco ? » in Regards sur la cité des Hommes intègres, https://regardsurlacitedufaso.wordpress.com/2015/03/10/timbuktu-ou-le-fiasco-au-fespaco/, consulté le 11/03/15

Saïdou Alcény Barry, « Timbuktu de Abderrhamane Sissako. Il est venu, a été vu et vaincu ! », in Carnets critiques d’Alcény Saïdou Barry http://alcenybarry.blogspot.com/2015/03/timbuktu-de-abderrhamane-sissako-il-est_17.html, consulté le 11/03/15.

[1] Cet article a été publié dans le journal Le Soir dans la rubrique « Apostrophe » que j’anime tous les derniers vendredis du mois.

[2] Cette question de l’autonomie esthétique était chère à Robert Randau, fondateur de la première école littéraire du continent dans les années 1920. À cette époque déjà, il affirmait sans sourciller que la seule chose que l’Afrique demandait à la Métropole, c’était la langue (cf. Pr Issou GO, Le Destin tragique des écrivains africains et le déclin de la littérature révolutionnaire).

Publié dans Critique littéraire

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