Transition politique au Burkina Faso

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

Poétique et esthétique magiques, Les Sept douleurs
Poétique et esthétique magiques, Les Sept douleurs

Poétique et esthétique magiques, Les Sept douleurs

 Le « mouvement » du RSP sous le prisme de la poétique magique

 

Le « mouvement » de colère, pour reprendre le mot du général Gilbert Diendéré, du Régiment de sécurité présidentiel (RSP) du 4 février 2015, après celui du 30 décembre, a fini par exaspérer plus d’un Burkinabè. Les marches qui s’en ont suivi à Ouagadougou et Bobo Dioulasso en sont une illustration parfaite. Trop, c’est trop ! ont clamé à l’unisson la classe politique et les organisations de la société civile qui, l’occasion faisant le larron, ont re-demandé le démantèlement pur et simple de cette « armée dans l’armée » qui empêcherait la Transition, mais aussi et surtout le nouvel homme fort, le Premier ministre, Yacouba Isaac Zida, de danser en rond. Ainsi avons-nous pu lire dans la presse : « RSP. Le « Boko Haram » de Zinedine Zida ? », « Irruption   du RSP dans la gestion de la Transition », « Régiment de sécurité présidentielle. Les vraies raisons du clash ! » Le RSP constitue-t-il effectivement une menace pour une Transition qui peine déjà à prendre son envol, hormis les envolées lyriques du type : « Plus rien ne sera comme avant » ? Doit-on purement et simplement démanteler cette unité qu’on dit d’élites ou à défaut la redéployer ? Voilà autant de questions militaro-politiques auxquelles des plumes plus autorisées ont répondu ou ont tenté de répondre du mieux de leur expertise. Nous ne reviendrons pas là-dessus. En critique littéraire, il est connu et reconnu que les méthodologies de critique sont des instruments utiles à la compréhension du texte littéraire. Malgré leur variété, leur complémentarité efface parfois leur opposition. Notre propos est donc d’ajouter de l’analyse à l’analyse mais sous un autre prisme. Il s’agit alors de voir ou de revoir sous l’angle de la littérature, des récits magiques, et donc de la poétique magique, si le fameux « clash » entre le Premier ministre et ses frères d’armes du RSP était, sous l’angle de la poétique magique, inévitable ou pas et pourquoi. La poétique magique est une nouvelle approche des textes littéraires développée par le professeur Issou Go. Basée, disons pour aller vite, sur la triade magique, les trois M ou trois magies (magie de la dégradation, magie de l’action de la réparation et magie de la solution), le crime et le secret magiques, la poétique magique permet de déboucher sur une typologie de récits appelés récits magiques parmi lesquels on distingue : les récits magiques des maléfices, les récits magiques du pacte diabolique et les récits magiques de la transgression. Le « mouvement » de colère du RSP ou le « clash », pour reprendre cette fois le Courrier confidentiel, étant consécutif à une transgression, notamment celle de la parole donnée, c’est donc sur des récits magiques de la transgression que nous allons nous appuyer dans notre réflexion. En effet, dans sa livraison du 10 février 2015, le Courrier confidentiel rapporte les propos d’une de ses sources qui dit que ce sont eux qui ont demandé à Zida de se proclamer chef de l’Etat le 31 octobre et qu’un « pacte politique lie Zida au RSP » (p. 4).  Une autre source, au sein du RSP, ajoute : « Il était convenu que les décisions stratégiques soient prises de façon collégiale » (p.4). Mais comme le rapporte encore le Courrier : « Au sein du RSP, on estime que depuis sa prise de pouvoir, il s’est offert un peu trop de liberté » (p.5).  Il s’agit donc bel et bien de la transgression d’un interdit comme nous pouvons le voir dans Monnè, outrages et défis de Ahmadou Kourouma et dans Je regrette de William Aristide Combary. Les récits magiques de la transgression, il faut le rappeler, vise fondamentalement : la protection écologique, des valeurs sociales et des valeurs culturelles comme le respect de la parole donnée qui nous intéresse ici. Le malheureux sort réservé à tous les transgresseurs de cette valeur cardinale (tant dans les sociétés traditionnelles que dans les récits magiques) est un appel, à peine voilé, à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Dans Monnè, outrages et défis, que le professeur Issou Go a étudié dans son ouvrage Poétique et esthétique magiques et qui est un récit magique de la transgression, sous sommes sous la période coloniale. L’armée française, dans sa conquête des territoires africains, gagne du terrain. Mais la résistance s’organise. L’Almamy Samory Touré envoie, à cet effet, son messager auprès du roi Djigui avec le message suivant : il demande à tous les rois de la région de venir à lui pour boire le déguè de la suzeraineté et confirmer le serment de lutter jusqu’à la mort pour préserver la Négritie et refuser l’irréligion (p.25). Djigui répond à l’appel de l’Almamy et donne sa parole en ces termes : « Moi, Djigui, je viens en croyant ; je viens boire le déguè de l’alliance ; vous jurer fidélité jusqu’à la mort ; vous promettre de refuser jusqu’à la mort l’irréligion » (p.27). Mais une fois le pacte scellé entre Samory et Djigui (RSP/Zida), Djigui parjura son serment de fidélité et pactisa avec l’armée française qu’il avait pourtant juré de combattre. Il trahi ainsi donc sa parole. C’est qui est un véritable crime dans les sociétés africaines où le respect de la parole donnée est un bien de valeur protégé. Une fois le crime magique de la transgression commis, la magie de la dégradation se met, comme par magie, en branle entrainant la mauvaise fortune du transgresseur, la détérioration de sa situation, l’humiliation, etc. En effet, à partir du parjure, commença curieusement la descente aux enfers de Djigui : « Les ruines du palais avec celle du tata ou (murailles de fortification qu’il voulait construire pour Soba) symbolisent encore de nos jours ce que fut ce règne : inégal et inachevé. Les projets du train et de la construction de la sa gare échouèrent malgré les énormes sacrifices consentis par le peuple de Soba (…) Djigui devenait de plus en plus malheureux (…) Le pays de Djigui est complètement ruiné (p.24). Incapable de résoudre les problèmes de son peuple, il fut, comble de la déchéance, remplacé au trône de son vivant par son fils ! Nous retrouvons les mêmes conséquences désastreuses de la trahison de la parole donnée dans « Je regrette », de William A. Combary, qui, nous le disions, est une nouvelle magique de la transgression. Dans « Je regrette », Youmandia, un jeune homme, promet à son père de se marier avec Sita, la fille qu’il aime, et que son père lui a choisi comme femme. En acceptant la proposition Youmandia n’avait fait que respecter les coutumes. Nous convenons, en effet, avec Pierre Claver Ilboudo lorsqu’il écrit dans le Mariage de Tinga qu’une femme ne se refuse pas, c’est interdit. En Afrique, c’est le plus grand cadeau qu’un homme puisse faire à un autre homme, c’est le cadeau par excellence, le cadeau suprême, le cadeau des cadeaux. Hélas, une fois dans « l’ascenseur social », il foulera aux pieds sa promesse et se jettera aux pattes, que disons-nous, aux pieds de Pat (Patricia), une Française avec laquelle il convolera en justes noces. C’était la première transgression : celle de la parole donnée. Non content de trahir sa parole, il poussera, enivré par l’amour de sa Française, l’outrecuidance jusqu’à renier son village, sa mère, son père. Dès lors, c’était aussi la descente aux enfers pour Youmandia, arrêté pour détournement d’argent, il fit la prison, à sa sortie, ses revenus périclitèrent, sa femme blanche l’abandonna, mystérieusement. Il prit conscience de ses erreurs, regretta(le titre de la nouvelle : « Je regrette » y trouve sa justification) et demanda la médiation d’un infirmier (à qui son père devait la vie) afin d’aller au village faire les sacrifices propitiatoires (magie de l’action de la réparation) et ainsi s’amender. Le respect de parole donnée, ainsi que nous venons de le voir avec Monnè, outrages et défis et « Je regrette », est un bien précieux dans les sociétés africaines, et les transgresser constitue un crime qui ne saurait rester impuni. Pour revenir à la situation nationale c’est dire donc qu’après le dégagement forcé de l’ex-homme fort de Kosyam le 31 octobre, il y a eu forcément une « entente », un « pacte », un « deal » entre le RSP et Zida pour que celui prenne le  pouvoir (au détriment des généraux : Lougué et Traoré !). C’est sans doute la transgression de ce « pacte secret » par le chef du gouvernement qui est à l’origine des clashs des 30 décembre et 4 février où non seulement son autorité a été, curieusement, remise en cause (prise en otage/report du Conseil des ministres) ; mais il a aussi et surtout risqué son pouvoir et sa vie. Fort heureusement, comme dans « Je regrette », il y a eu médiation (Sa Majesté, l’empereur des Mossé) et des réparations (magiques ?) entreprises : retour, malgré lui, sur les nominations contestées, démantèlement du RSP soumis à un Comité, donc renvoyé aux calendes mossé, etc. Et le pire fut évité ! Mais Zida a eu chaud ! Il est sorti diminué et humilié de son bras de fer avec ses anciens frères d’armes, lui qui se pensait tout-puissant ! C’est le prix de la trahison de la parole donnée. Il est important donc que tous les acteurs : politiques ou OSC, au-delà du PM, veillent à ne pas faire dans la surenchère et ne prennent pas des engagements qu’ils ne pourront point honorer. Car comme nous l’avons vu, une fois le crime magique de la transgression commis, la terrifiante magie noire se déploie impitoyable et le transgresseur récolte ce qu’il a semé. À bien y voir, une des raisons qui a précipité la chute, incroyable mais vraie, de Blaise Compaoré (lâché, curieusement, par ses fidèles, parmi les plus fidèles et même par le RSP) c’est aussi le non-respect de sa parole donnée : du lointain rapport du Collège des sages et aux récentes conclusions du CCRP. À bon entendeur, salut ! Adamou L. KANTAGBA

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

COMBARY A. N. William, « Je regrette », in Les Sept douleurs, Paris, L’Harmattan, 2009

GO Issou, Poétique et esthétique magiques, Paris, Harmattan Burkina, 2014

Hervé d’Africk, « Régiment de sécurité présidentiel. Les vraies raisons du clash ! », in Courrier confidentiel N° 76, février 2015

KANTAGBA Adamou, La Protection sociale, culturelle et écologique dans trois nouvelles magiques burkinabè, mémoire de DEA, Lettres modernes, Université de Ouagadougou, 2013

KOUROUMA Ahmadou, Monnè, outrages et défis, Paris, Seuil, 1990

Publié dans Critique littéraire

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