L’APPORT DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE BURKINABÈ À LA LITTÉRATURE ET LA CULTURE NATIONALE

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

L’APPORT DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE BURKINABÈ À LA LITTÉRATURE ET LA CULTURE NATIONALE
L’APPORT DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE BURKINABÈ À LA LITTÉRATURE ET LA CULTURE NATIONALE
L’APPORT DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE BURKINABÈ À LA LITTÉRATURE ET LA CULTURE NATIONALE
L’APPORT DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE BURKINABÈ À LA LITTÉRATURE ET LA CULTURE NATIONALE

INTRODUCTION

            Membre de plusieurs structures de promotion du livre à l’instar : du Cercle littéraire et artistique lire et écrire (L&E), de la Société des auteurs, des gens de l’écrit et des savoirs (SAGES), de la Mutuelle de santé des artistes (MS’Art), etc.  mais aussi et surtout écrivain et critique littéraire, nous avons assisté et/ou participé à plusieurs manifestations autour du livre : dédicaces, cafés littéraires, rendez-littéraires, rentrées littéraires, etc. 

Lors de ces fora littéraires, le sempiternel reproche fait aux spécialistes et autres critiques littéraires de l’Université de Ouagadougou bardés de doctorat ès lettres qui pourtant n’écrivent point de romans, de nouvelles, de contes, etc. Très souvent, on en est arrivé à la conclusion suivante : « On n’a pas besoin de faire les Lettres modernes pour écrire et être écrivains…» Cela comme si le rôle des spécialistes et autres critiques littéraires de l’Université était d’écrire des textes à effet de fiction : romans, nouvelles, etc.   

Comme on peut déjà l’appréhender à ce niveau, l’objet de la présente réflexion est de contribuer modestement à briser le cliché qui tend à confondre et ou à opposer malheureusement critiques et écrivains ou pour reprendre les mots de Roland Barthes écrivains et « écrivants », en déterminant, d’une part, ce que c’est que la critique littéraire, son rôle ; en montrant, d’autre part, son apport à la promotion de la littérature et de la culture pour le cas singulier du Burkina Faso.

Qu’est-ce que la critique littéraire ? Quel est son rôle ? Quel est l’apport de la critique littéraire burkinabè à la promotion littéraire et culturelle ? Telles sont donc les interrogations qui nous serviront ici de fil d’Ariane.

  1. De la définition de la critique littéraire et de son rôle

« L’art de la critique, écrit Sainte-Beuve dans Les Causeries du lundi, dans son sens le plus pratique et le plus vulgaire, consiste à savoir lire judicieusement les auteurs et à apprendre aux autres à les lire de même, en leur épargnant les tâtonnements et en leur dégageant le chemin ».

Plus près de nous, le Pr Go Issou dans son article : « Les Traits caractéristiques de la nouvelle burkinabè définit la critique comme : « (…) un métalangage, c’est-à-dire un discours sur le discours constitué d’œuvres et d’articles qui cherchent à éclairer le lecteur sur les œuvres littéraires ».

Nous situant dans la même perspective que Sainte-Beuve et Go Issou, nous envisageons la critique littéraire comme une analyse scientifique (c’est-à-dire basée sur un arsenal méthodologique prouvé et éprouvé) diachronique et/ou synchronique des textes littéraires pour mieux les faire connaître au double plan de la forme et du contenu. C’est justement dans ce sens que Michel Butor écrivait : « L’activité critique consiste à considérer les œuvres comme inachevées ».[1]  

Ainsi que nous le disions au début de notre propos la tendance générale est de confondre sinon d’opposer le critique au créateur : « Celui qui ne fait rien contre celui qui fait, le frelon contre l’abeille, le cheval hongre contre l’étalon » pour reprendre le mot de Théophile Gauthier dans sa préface à Mademoiselle de Maupin, 1835.

Or, il apparaît clairement dans les définitions ci-dessus convoquées que dans la répartition sociale du travail, critiques et écrivains n’ont pas le même rôle. L’écrivain produit des textes à effet de fiction (romans, nouvelles, poésie, contes, etc.). Et le rôle de la critique littéraire est justement d’ajouter de la littérature à la littérature en produisant un discours sur ce discours.

Mais cette répartition sociale du travail n’est toujours respectée dans les faits. Oubliant, plus ou moins provisoirement, leur arsenal méthodologique des critiques se sont parfois essayés à la fiction. Nous pouvons dans le contexte du Burkina Faso citer les cas du Pr Go Issou avec Les Murmures de la nuit, La Marâtre redouble de férocité, etc., de feu Pr Sanou Damou Jean de Dieu avec Une faim sans fin.

Quant à Pierre Claver Ilboudo, il est plus connu en tant qu’écrivain que spécialiste littéraire. Pourtant, c’est l’un des rares spécialistes burkinabè du nouveau roman français et de ses influences sur le continent. La thèse de Lettres modernes qu’il a soutenue sous la direction de Bernard Mouralis à l’Université Cergy-Pontoise en 1995 était justement intitulée : Nouveau roman français et romans africains d’expression francophone.

Titulaire d’un DEA en Lettres modernes et d’un doctorat de 3e cycle en journalisme de l’Université Bordeaux II, Jacques Prosper Bazié, artiste du peuple, artiste du cinquantenaire, fait partie avec Me Pacéré des rares écrivains burkinabè s’essayer à la critique essayiste avec Nazi Boni : Le Moïse du Bwamu pour le premier et la Bendrologie et littérature culturelle des Mossé, Le Langage des tam-tam et des masques en Afrique, etc. pour le second.

Mais de manière générale, la critique littéraire a un rôle de médiation, médiation entre l’écrivain et le lecteur.  Ainsi dit quel est alors, pour le cas qui nous concerne ici, l’apport de la critique littéraire burkinabè à la littérature et à la culture nationale ?

  1. De l’apport de la critique littéraire burkinabè

Il ne s’agit pas ici pour nous de faire un « Tour du Faso » de l’apport de la critique littéraire burkinabè. Cela est non seulement au-dessus de nos moyens mais aussi et surtout au-delà de nos compétences. Nous voulons, simplement et modestement, montrer, à travers quelques exemples de travaux de recherches menés par des spécialistes littéraires de l’Université de Ouagadougou, l’apport combien inestimable de la critique littéraire à la connaissance et/ou la re-connaissance de la littérature et de la culture burkinabè dans et en dehors de nos frontières.

II. 1. De l’existence même de la littérature burkinabè

Lorsqu’on parle aujourd’hui de littérature africaine, de littératures nationales et singulièrement de littérature burkinabè, pour les lecteurs ainsi que pour la grande majorité des écrivains, cela semble aller de soi. Or, il a fallu bien des combats théorico-idéologiques menés par les critiques et autres spécialistes pour en arriver là.

C’est justement ce qu’écrit le Pr Yves Dakouo dans la note introductive de son ouvrage : Émergences des pratiques littéraires modernes en Afrique francophone. La construction de l’espace littéraire au Burkina Faso : « Il est réconfortant, au plan de la critique, de constater aujourd’hui, que l’on peut écrire sur la littérature africaine sans nécessité de s’interroger sur la légitimité de l’appellation « littérature africaine » sans nécessité de démontrer son existence (…) »[2]

Au nombre de ces défenseurs de l’existence d’une littérature burkinabè, nous pouvons citer feu le Pr Bernardin Sanon, éminent critique littéraire, à qui nous devons l’introduction de l’enseignement de la littérature burkinabè à l’Université de Ouagadougou en 1975. 

 Un autre critique, et pas des moindres, qu’on ne peut occulter lorsqu’on parle de la problématique de l’existence de la littérature burkinabè, c’est bel et bien le Pr Sanou Salaka. Aux critiques européens comme Jacques Chevrier qui subordonnent l’existence d’une littérature à des institutions comme : les maisons d’éditions, les prix littéraires, etc., il réplique avec son ouvrage au titre fort évocateur La Littérature burkinabè : L’histoire, les hommes, les œuvres.

Il y écrit justement : « Malgré ce démarrage tardif, la littérature burkinabè aujourd’hui existe : il y a les hommes, il y a les œuvres. En effet que ce soit à compte d’auteur, que ce soit avec l’aide de l’administration, que ce soit dans les maisons d’édition internationales, nombre d’écrivains ont représenté la réalité burkinabè à la face du monde. Ces écrivains tardivement venus ont montré qu’ils n’avaient pas grand-chose à envier à des écrivains réputés ; leurs œuvres dans les concours littéraires nationaux et internationaux ont remporté des prix, témoignant ainsi de la capacité littéraire du Burkina Faso moderne »[3].

Un autre éminent spécialiste de la littérature burkinabè, que nous évoquions tantôt, à savoir le Pr Yves Dakouo démontre par une sorte de raisonnement par l’absurde l’existence des littératures nationales et donc de la littérature burkinabè qui ne saurait dépendre de l’existence d’un quelconque Etat-Nation.

C’est ainsi qu’il écrit fort à propos : « Si on n’a pas attendu que l’Afrique soit indépendante pour parler de littérature africaine, pourquoi devra-t-on attendre que les pays deviennent des nations avant de parler de littérature nationale ? De la même manière que la littérature a contribuée, sous la colonisation, à l’acquisition des indépendances, de cette même manière, en tant qu’activité, elle participera à la construction des nations africaines[4].               

Comme on peut l’appréhender par ces exemples, loin d’être exhaustifs, la critique a contribué énormément à la reconnaissance de l’existence même d’une littérature burkinabè qu’elle travaillera à faire connaître à imposer.

II.2. De la promotion de la littérature burkinabè

            Dans son ouvrage La Critique littéraire, Jérôme Roger écrit avec justesse : « On oublie volontiers que, sans la critique littéraire « en tant que médiation, en tant qu’analyse, qui sait lire plusieurs fois le livre dont elle veut parler, nous ne saurions rien aujourd’hui ni de Dostoïevski, ni de Joyce, ni de Proust »[5]

         Dans cette même veine, l’on pourrait aussi dans le contexte singulier du Burkina Faso se demander ce que serait Me Pacéré et Nazi Boni, deux classiques de la littérature burkinabè sans l’apport de la critique littéraire, surtout pour le premier dont la poésie passe pour hermétique.

Il va sans dire que les mélanges offerts et autres travaux de recherches de grands spécialistes littéraires comme les professeurs : Louis Millogo, Paré Joseph, Yves Dakouo, Albert Ouédraogo, etc. ont permis de mieux cerner la spécificité de la poésie pacérènne et contribué largement à sa notoriété au-delà des frontières nationales.

Il en est de même du « Moïse du Bwamu », Nazi Boni, à qui le Pr Louis Millogo a consacré un important ouvrage Nazi Boni, premier écrivain du Burkina Faso : La langue bwamu dans Crépuscule des temps anciens.

         Dans ce travail de promotion de la littérature burkinabè et de son positionnement sur la scène littéraire à travers une meilleure connaissance de ses œuvres mais aussi de son histoire, nous aurions tort de ne pas nous référer travaux d’un autre grand nom de la critique littéraire burkinabè, le Pr Go Issou.

         Son article musclé : « Le destin tragique des écrivains africains et le déclin de la littérature révolutionnaire » publié dans le numéro spécial de février 2014 des Cahiers du Cerleshs vise à redonner à Ouagadougou alias Bancoville (le nom, explique-t-il, était celui que les colons avaient donné à Ouagadougou où toutes les maisons étaient en banco, même la résidence du gouverneur !) la place importante qui est la sienne au niveau de la littérature africaine.

En effet, pour lui Bancoville est le berceau de la littérature africaine, au moins dans sa partie révolutionnaire. Cette littérature révolutionnaire y serait née au cours des années 1920 avec des auteurs comme : Amadou Hampâté Bâ, Fily Dabo Sissoko, Birago Diop, Dim Delobsom Ouédraogo réunis autour de Robert Arnaud alias Randau. Tout ce que l’Afrique demandait, disait-il, à la France c’était la langue. L’autonomie esthétique, tel est le fondement de cette littérature révolutionnaire qu’incarnait Randau et ses ouailles.  

Beaucoup d’œuvres écrites par ces auteurs au cours des années 20 ont été royalement ignorées par la critique littéraire et les maisons d’édition occidentales pour leur autonomie esthétique (mélange des genres, utilisation de la magie comme matériau littéraire, etc.). L’exemple le plus patent est le sort réservé au chef d’œuvre de Amadou Hampaté Bâ, L’Étrange Destin de Wangrin qui a dû dormir dans les tiroirs pendant près d’une cinquantaine d’années avant de se retrouver sur les rayons des librairies, avec son édition au cours des années 1970.  

         Par ailleurs, les nombreux travaux du Pr Go Issou sur la nouvelle burkinabè permettent une meilleure connaissance du genre. Sans ces recherches[6], comment saurait-on par exemple que la production de nouvelles au Burkina se répartit en trois courants : le courant traditionnaliste, celui des plaies sociales et le courant magique.

II.3 De la promotion de la culture burkinabè  

            À ce niveau, nous nous appuierons toujours sur les travaux du Pr Go Issou, notamment sur la poétique magique, une nouvelle approche des textes littéraires.

Son application rigoureuse à des récits magiques comme : Avance mon peuple, Les Deux maris, L’Arbre fétiche, L’Étrange Destin de Wangrin, pour ne citer que ceux-là, tend à montrer, loin des déclarations empiriques, que les sociétés traditionnelles en Afrique, en général et au Burkina, en particulier, disposaient de codes : pénal, moral et scientifique qui n’ont rien n’à envier à la modernité occidentale[7].

Ce faisant la poétique magique ne contribue-t-elle pas au-delà de la littérature à la promotion du Patrimoine culturel immatériel (PCI) africain et burkinabè ?

CONCLUSION 

         Au début de notre propos, nous voulions contribuer à cerner ce que recouvre la notion de critique littéraire, son rôle mais aussi et surtout dégager le biais de quelques exemples l’apport de la critique littéraire burkinabè à la littérature et à la culture nationale. Au terme de la présente réflexion, nous espérons y être arrivé. 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BUTOR Michel « La Critique et l’invention » in Répertoire III, Paris, Minuit, 1968

DAKOUO Yves, Émergences des pratiques littéraires modernes en Afrique francophone. La construction de l’espace littéraire au Burkina Faso, Ouagadougou, Harmattan Burkina, 2001

GO Issou, « Le destin tragique des écrivains africains et le déclin de la littérature révolutionnaire » in Cahiers du Cerleshs, numéro spécial, février 2014.

  • Poétique et esthétique magiques, Ouagadougou, Harmattan Burkina, 2014
  • « Les Traits caractéristiques de la nouvelle burkinabè », inédit.

MILLOGO Louis, Nazi Boni, premier écrivain du Burkina Faso : La langue bwamu dans Crépuscule des temps anciens, Limoges, PULIM, 2002

ROGER Jérôme, La Critique littéraire, Paris, Armand Colin, 2013

SANOU Salaka, La Littérature burkinabè : l’histoire, les hommes, les œuvres, Limoges, PULIM, 2000.

[1] Michel Butor « La Critique et l’invention » in Répertoire III, Paris, Minuit, 1968.

[2] Yves Dakouo, Émergences des pratiques littéraires modernes en Afrique francophone. La construction de l’espace littéraire au Burkina Faso, Ouagadougou, Harmattan Burkina, 2001, p.7. 

  1. Salaka Sanou, La Littérature burkinabè : l’histoire, les hommes, les œuvres, Limoges, PULIM, 2000, p. 24.

[4] Yves Dakouo, op. cit, p.11.

[5] Jérôme Roger, La Critique littéraire, Paris, Armand Colin, 2013, p.5.

[6] Notamment son article inédit intitulé « Les Traits caractéristiques de la nouvelle burkinabè ».

[7] Pour mieux se convaincre de cet apport de la critique littéraire burkinabè dans la connaissance et la promotion de la culture, sous l’angle de la poétique magique, le lecteur pourra se référer à l’ouvrage Poétique et esthétique magiques publié aux éditions Harmattan Burkina en 2014. Notre travail de de DEA « Protection sociale, culturelle et écologique dans trois nouvelles magiques burkinabè » pourrait aussi éclairer sur certains aspects. La théorie de l’ancrage culturel évoquée par le Pr Louis Millogo dans son livre Nazi Boni, premier écrivain du Burkina nous paraît être une autre fenêtre intéressante pour cerner cet apport de la critique.

Publié dans Critique littéraire

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