Démocratisation culturelle et démocratie culturelle. Quelle approche pour le Burkina Faso ?

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

Démocratisation culturelle et démocratie culturelle. Quelle approche pour le Burkina Faso ?
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Démocratisation culturelle et démocratie culturelle. Quelle approche pour le Burkina Faso ?
Démocratisation culturelle et démocratie culturelle. Quelle approche pour le Burkina Faso ?

Introduction

Le champ culturel et artistique a été administré au Burkina Faso sous des régimes politiques d’obédience et de tendances politiques et sociales différentes. Au total, trois régimes militaires et quatre républiques ont administrée la culture et les arts.

Le traitement et la prise en charge de la culture et des arts par ces différents régimes ont été différenciés. Des études et des auteurs s’accordent pour situer l’intérêt grandissant accordé par les pouvoirs publiques à la culture et aux arts à partir  de 1971, avec la création d’un ministère en charge de la Culture, ce qui fait dire au professeur Jean-Pierre Guingané, cité par le professeur Yves Dakuo  que  jamais auparavant un programme gouvernemental n’a fait allusion à des problèmes culturelles [1], et de 1983 sous la Révolution démocratique et populaire, période qui consacre la pérennisation de grands évènements  et manifestations culturelles et artistiques notamment la Semaine nationale de la culture.

Dans le cadre de la présente conférence relative à la démocratisation de la culture et des arts au Burkina Faso, nous prenons principalement pour point de référence de départ de notre réflexion, la gouvernance culturelle publique à partir de la 4e   République. Cela ne limite pas le champ des interrogations qui se référeront, le cas échant, aux pratiques publiques antérieures à cette période.

La question de la démocratisation de la culture et des arts est peu fréquente dans la littérature des pouvoirs publics et des acteurs culturels du Burkina Faso contrairement en Belgique, en France ou au Canada ou les instances universitaires et politiques se sont saisies de la question[2].

Cependant, la terminologie n’est pas totalement absente du vocabulaire national. Des auteurs comme Yves Dakouo[3] dans l’analyse de la politique culturelle sous la révolution de 1983 font ressortir qu’un des objectifs de l’action culturelle était de démocratiser la création, la consommation culturelle en vue de rompre avec une certaine conception élitiste de l’art.

Les questions culturelles et artistiques dans un contexte démocratique comme celui du Burkina Faso ne peuvent être marginalisées et soutirées des critères d’appréciation des avancées démocratiques. De ce fait, l’appréciation de la liberté des citoyens et des communautés, leur participation à la gestion et à la conduite de la chose publique, leur protection sont aussi à apprécier sous l’angle de la culture et des arts. Il  apparaît fort légitime de soulever les questions de démocratisation de la culture et des arts au même titre que les questions et préoccupations portées par la société politique, militaire  et civile.

Depuis l’avènement de la 4e République en 1991, le Burkina Faso est administré sous un modèle démocratique largement partagé par l’ensemble des nations avec une volonté des autorités politiques d’assoir de manière progressive un Etat libre et démocratique. Dans ce sens, le pays a proclamé un certain nombre de droits et libertés dans sa Constitution et adhéré à de nombreuses conventions et accords internationaux en lien avec les droits et libertés culturelles et artistiques[4].

Quel est l’état des lieux du processus de démocratisation en matière de culture et des arts et de quelles manières est-il conduit ?

Assurément toutes formes de gouvernance culturelle et artistique publique comportent des insuffisances. Ce qui nous conduit à entrevoir les pistes de solutions éventuelles en vue d’une démocratisation réussies de la culture et des arts.

Nous traiterons les questions soulevées par la thématique de la manière suivantes :

I. Des notions clefs

II. Des fondements de la politique de démocratisation de la culture et des arts

III. De la mise en œuvre du processus de démocratisation de la culture et des arts

IV. Des insuffisances et des pistes de solutions

I. Des notions clefs

Des notions techniques essentielles sont à cerner. Il s’agit de la culture, de la démocratisation de la culture et de la démocratie culturelle.

I.1. La culture

Le concept de culture reçoit une multitude de définitions. Il n’existe pas moins de 180 définitions différentes selon le rapport sur l’étude des impacts du secteur de la culture sur le développement social et économique Burkina Faso[5].

La définition de la culture consacrée formellement à travers la politique nationale de la culture[6] est celle donnée par l’Unesco qui définit la culture en ces termes : « Ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeur, les traditions et les croyances ».

Cette conception large de la culture cadre avec les réalités et le contexte africain en ce sens qu’elle prend en compte l’ensemble des dimensions de la culture qui ne se résume pas strictement aux arts.

I.2. La démocratisation de la culture

Le concept est né selon les auteurs au début des années 1960 en Europe et André Malraux alors ministre d’Etat chargé des Affaires culturelles en France en 1959, est reconnu comme l’un des promoteurs des politiques de démocratisation[7]. Elle vise à donner accès à tous à la culture et aux arts. Elle est fondée sur une politique volontariste des pouvoirs publics en terme de mesures et actions publiques en faveur de la création des institutions de promotion et de diffusion des biens et services culturels (infrastructures culturelles et artistiques (théâtre national, mussées, bibliothèques, centre culturels, etc.).

I.3. La démocratie culturelle

Née en réaction à la démocratisation de la culture notamment en France à partir de mai 1968[8], elle vise à ce que chacun puisse élaborer sa propre culture et son propre rapport à la culture. Elle reproche à la démocratisation de la culture de concourir à l’émergence d’une culture dominante, élitiste et à la reproduction des inégalités sociales. Elle met un accent sur toutes les cultures en particulier, celles populaires.

II. Des fondements de la politique de démocratisation de la culture et des arts

Les mesures et actions publiques en faveur du développement culturel et artistique et prise comme entrant dans le champ de la démocratisation culturelle tirent leur fondement sur le plan juridique et politique.

II.1. Les fondements juridiques

La démocratisation de la culture se fonde du point de vue juridique sur la Constitution qui reconnait en son article 1er l’égalité entre les Burkinabè et condamne toutes les formes de discrimination. Mis en relation avec la culture et les arts, tous les citoyens devront théoriquement avoir un égal accès aux biens et services culturels. Par ailleurs, l’article 7 garantit la libre exercice des coutumes, des pratiques culturelles ce qui fonderait une politique de démocratie culturelle.

A son chapitre 4 consacré aux droits et devoirs sociaux et culturel, la Constitution reconnait la création artistique comme un droit social et culturel protégé et à promouvoir. Ce qui est en faveur de l’ancrage de la démocratie culturelle. Elle protège également les manifestations de l’activité culturelle et artistique, la liberté de création et les œuvres artistiques.

Les dispositions à caractère culturel et artistique de la Constitution traitent des aspects à mettre plus en lien avec la démocratie culturelle que la démocratisation de la culture.

En plus de la Constitution, un autre texte juridique important impacte sur le processus de la démocratisation culturelle et celui de la démocratie culturelle. Il s’agit de la loi 0-2004/AN du 21 décembre 2004 portant Code général des collectivités territoriales. Cette loi consacre une autonomisation de certaines matières culturelles qui entrent dans le champ de la compétence de gestion des collectivités locales, communes et régions.

Celles-ci ont compétence en matière :

  • de construction et de gestion d’infrastructures culturelles ;

  • de promotion d’activités culturelles ;

  • de construction et de gestion de musées et bibliothèques régionaux et communaux ;

  • de promotion de l’artisanat ;

  • de valorisation des potentialités culturelles et artistiques traditionnelles des régions et des communes ;

  • de gestion et conservation des archives régionales et communales ;

  • de suivi de la restauration et de la réhabilitation des sites et monuments historiques communaux.

La consécration des matières culturelles et artistiques dans les affaires locales participe à l’émergence d’une politique de démocratie culturelle plus que d’une politique de démocratisation.

Ses deux instruments majeurs sont à combiner avec les importantes conventions ratifiées par le Burkina Faso à savoir les Pactes de 1966 sur les droits culturels et la Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

Si le pacte de 1966 crée les conditions favorables à la démocratie culturelle en termes de garantie des droits et libertés culturelles et artistiques, la Convention de 2005, par contre, incite à favoriser la démocratisation et la démocratie culturelle en ce sens qu’elle exige une intervention volontariste de l’Etat en termes de soutien à la diffusion et à la promotion d’une part, et d’autre part, qu’elle veille à l’expression de toutes les disciplines culturelles ainsi qu’à leur pratique.

II.2. Les fondements politiques de la démocratisation culturelle

Le processus de démocratisation de la culture et des arts en cours au Burkina Faso tire sa source politique de la Politique nationale de la culture adoptée en novembre 2009 par le Gouvernement. La politique est déclinée en quatre objectifs stratégiques : préserver la diversité culturelle en vue de promouvoir l’inculturation et de consolider la cohésion sociale, renforcer les capacités institutionnelles du secteur de la culture ; structurer et développer l’économie de la culture et renforcer la coopération culturelle et soutenir la diffusion extérieure des produits culturels burkinabè.

Le document de politique culturelle qui traduit la vision du gouvernement comporte également des mesures et actions en lien avec la démocratie culturelle.

III. De la mise en œuvre de la politique de démocratisation de la culture et des arts

Le processus de démocratisation culturelle actuel est concrétisé dans une approche de facilitation de l’accès à la culture à travers les institutions et infrastructures culturelles étatique, le soutien technique et financier à la création, à la promotion et à la diffusion des biens et services culturels.

III.1. En matière d’institutions et d’infrastructures culturelles et artistiques

En vue de favoriser l’accès à la culture et aux arts et la diffusion des biens et services culturels, l’Etat a entrepris une politique volontariste qui conduit à la mise en place de structures publiques. L’institution du Musée national, de la Bibliothèque nationale, du Théâtre national et de la Maison de la culture s’inscrivent dans cette approche.

En outre, la construction des salles polyvalentes lors des célébrations de la fête tournante de l’indépendance répond à cet esprit de démocratisation de la culture à travers les infrastructures de diffusion.

III.2. En matière de soutien aux projets des opérateurs culturels

Les acteurs culturels privés, constitués en associations en entreprises privées ou à titre individuel, reçoivent des appuis financiers du ministère de la Culture, du Tourisme et des Arts sous forme de subvention pour la réalisation de leurs projets culturels.

Les subventions octroyées s’inscrivent dans l’esprit que ces acteurs non étatiques participent à une mission de service public culturel et artistique qui incombe à l’Etat. Les projets culturels et artistiques portent généralement sur la diffusion, la création et la promotion. Ce sont de projets initiés par leurs auteurs auxquels les pouvoirs publics ne prennent pas part à la conception.

III.3. L’organisation de manifestations culturelles publiques et l’institution de prix

De manière régulière l’Etat organise des festivals, salons et foires qui constituent des espaces de diffusion, de promotion. Ces espaces populaires rapprochent la culture et les arts des populations qui sont invitées à y prendre part.

Les pouvoirs publics facilitent l’accès des populations par de mesures administratives notamment les journées continues et la mise à disposition de tickets gratuitement, par moment.

Ces grandes manifestations sont : le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), la Foire internationale du livre de Ouagadougou (FILO), la Semaine nationale de la culture (SNC), le Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO).

Des prix littéraires et artistique sont institués et octroyés aux artistes par ces évènements et manifestations. Il s’agit du Grand prix national des arts et des lettres (GPNAL) de la Semaine national de la culture, des Prix littéraires de la Foire internationale du livre de Ouagadougou, des Étalons du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, etc.

IV. Des insuffisances de la démocratisation culturelle et des pistes de solutions

Le processus de démocratisation de la culture et des arts qui est plus mis en exergue de nos jours comporte des insuffisances et limites. Il ne parviendra pas à instaurer un développement culturel véritable, qui soit englobant et global, prenant en compte l’ensemble des expressions culturelles et artistiques car il n’est pas conduit sur la base de référentiel spécifique comme une stratégie cohérente de démocratisation de la culture et des arts.

Il faudrait donc réfléchir à une telle stratégie qui intègrera les conditions de soutiens aux opérateurs privés et aux collectivités territoriales qui ont en charge le développement culturel local d’une part, et d’autre part, les modalités de développement des différentes filières artistiques et des formes et expressions culturelles nationales.

Par ailleurs, le processus souffre des critiques qui lui sont formulées à savoir : favoriser des arts et des expressions culturelles et conforter l’homogénéisation au détriment de la pluralité et de l’égale valeur des formes d’expressions culturelles et artistiques.

Il faudrait donc en ce qui concerne le contexte burkinabè renforcer l’approche de démocratie culturelle contenue dans la politique culturelle et la Constitution à travers les mesures et actions suivantes :

  • accroissement des moyens et des ressources aux collectivités territoriales en vue du développement des formes d’expressions culturelles et artistique locales ;

  • renforcement de la formation et de l’éducation artistique à travers sa généralisation dans le système d’enseignement obligatoire. Ce qui suscitera l’éveil artistique et le goût de l’art et de la culture ;

  • élaboration d’une politique de bénévolat culturel et artistique en vue de renforcer davantage le processus de l’éducation artistique populaire ;

  • ancrage du développement sur les valeurs et référentiels endogènes conformément au but de la politique culturelle qui est de fonder l’avenir de la nation sur les valeurs et réalités endogènes ;

  • promouvoir davantage la créativité culturelle et artistique en vue d’assoir une véritable diversité culturelle.

Conclusion

La démocratisation de la culture et des arts constitue l’approche marquée des politiques publiques culturelles et artistiques au Burkina Faso. Cette approche a produit des effets tangibles en termes de promotion des biens et services et d’accès à la culture pour une frange importante de la  population. Cependant, l’approche mérite d’être mieux planifiée pour atteindre des résultats plus structurants d’une part, et d’autre part, équilibrée avec la combinaison de la démocratie culturelle. Idrissa Zorom

Références bibliographiques

Ouvrages spécifiques

Ministère de la culture, du tourisme et de la communication, Politique nationale la culture, Ouagadougou, 2009.

Ministère de la Culture et du tourisme, Rapport de l’étude sur les impacts de la culture sur le développement social et économique du Burkina Faso, 2012.

Ministère de la Culture et de la Communication française, Histoire des politiques « de démocratisation culturelle, Paris, 2012.

DAKUO (Y), Émergences des pratiques littéraires modernes en Afrique francophone…, Harmattan Burkina, Ouagadougou, 2011.

GATTINGER (M), Démocratisation de la culture, démocratie culturelle et gouvernance, Whitehorse « Yukon », 2011.

Fédération de Wallonie Bruxelles, Enjeux et questions dans le secteur de l’éducation permanente en matière culturelle, analyse n1 : le monde socio-culturel en fédération de Wallonie Bruxelles : entre démocratisation de la culture et démocratie culturelle, analyse 2012, Bruxelles, 2012

[1] Yves Dakouo, Émergence des pratiques littéraires modernes en Afrique francophone…, Harmattan Burkina, Ouagadougou, p.72.

[2] Se référer notamment aux réflexions du professeure Monica Gattinger, École d’étude politique, Université d’Ottawa et des publications des services de l’éducation permanente de la Fédération de Wallonie Bruxelles dans la revue action et recherche culturelle « analyse de l’année 2012 » sur la démocratisation de la culture et la démocratie culturelle.

[3] Émergences des pratiques littéraires modernes en Afrique francophone…, Harmattan Burkina, Ouagadougou, p.76.

[4] Nous citons notamment, les Pactes de 1966 sur les droits culturels et la Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

[5] Rapport sur les impacts du secteur de la culture sur le développement social et économique du Burkina Faso, Ouagadougou, 2012, p.23.

[6] Cf.  Politique nationale de la culture, p.6.

[7] Enjeux et questions dans le secteur de l’éducation permanente en matière culturelle, analyse n1 : le monde socio-culturel en fédération de Wallonie Bruxelles : entre démocratisation de la culture et démocratie culturelle, analyse 2012, Bruxelles, p.1.

[8]  Enjeux et questions dans le secteur de l’éducation permanente en matière culturelle, Ibidem.

Publié dans Société

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