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Le blog de  Adamou L. KANTAGBA

Littérature & Société

RESTE AVEC MOI, AYOBAMI ADEBAYA

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La quête du bonheur

Yejide est une brave étudiante à l’université d’Ife, comme on en rencontre parfois sur nos campus universitaires, qui parallèlement à leurs études se battent à travers de petits boulots afin de joindre honnêtement les deux bouts, et éviter ainsi le « commerce horizontal ». Un jour, elle tombe sur son « prince charmant ».

C’est Akin. Il lui promet fidélité et monogamie. La polygamie, Yejide en a une expérience des plus amères, et a juré de ne pas vivre ce que sa défunte mère a enduré dans son foyer polygame.

Confiants en l’amour, en leur l’amour, les deux amants convolent en justes noces. Mais après quatre années de vie conjugale sans enfant dans une société où la valeur d’une femme se mesure au nombre de ses maternités, le couple se rend à l’évidence qu’il s’était fourvoyé : l’amour seul ne suffit pas. Le monologue de Akin, ci-après, traduit cette désillusion :

« Je suis tombé amoureux de Yejide dès le premier instant. Aucun doute là-dessus. Mais même l’amour est impuissant face à certaines choses. Avant de me marier, je croyais que l’amour était capable de déplacer des montagnes. Je ne tardai pas à comprendre qu’il ne pouvait pas supporter le poids de quatre années sans enfants. Si le fardeau est trop lourd et demeure trop longtemps, même l’amour ploie, se fend, manque de se briser et parfois se brise. », p. 30

            Si le bonheur doit passer par la maternité, Yejide est prête à aller à sa quête. De la médecine moderne à celle traditionnelle (magie) en passant par les relations extraconjugales, elle ne reculera devant rien pour atteindre l’objet de sa quête (enfants). Le passage ci-dessous illustre son état d’esprit :

« Je ne pouvais plus ignorer l’existence de Funni Je ne tardais pas à comprendre que la solution ultime n’avait pas grand-chose à voir avec Funni. Il fallait tout simplement que je tombe enceinte, le plus vite possible, et avant elle. C’était la seule façon de m’assurer que je ferai toujours partie de la vie d’Akin. », p. 53

Ainsi pense-t-elle éviter la co-épouse qu’on veut lui imposer au regard de « sa stérilité ». Les propos de sa belle sont sans équivoques à ce sujet :

« - Cette vie n’est pas difficile, Yejide. Si tu ne peux pas avoir d’enfants, laisse mon fils en avoir avec Funni. On ne te demande pas de te lever et de lui céder ta place, on te demande juste de t’écarter un peu pour qu’une autre puisse s’asseoir. », p. 56

            Ainsi, Yejide est un personnage de type existentialiste dans le sens de cet axiome sartrien bien connu qui postule que l’homme peut et doit par ses responsabilités atteindre le bonheur sur terre. Dans ce sens, tous les protagonistes de Reste avec moi sont des personnages existentialistes.

Tous sont, en effet, convaincus qu’ils peuvent, et cela peu importe les opposants ou les oppositions, atteindre leur quête. Ils finissent même par devenir des monomanes au sens de Maurice Bardèche : personnage qui investit toute son énergie, toutes ses forces psychiques, toute sa vie dans une pensée. En effet, tous investissent toute leur vie dans leur quête. Des personnages existentialistes-monomanes !

            C’est le cas de Funni, autre personnage féminin, dont le bonheur passe par le mariage. Elle accepte alors la « polygamie géographique ». Elle est persuadée qu’avec le temps, et à force d’intrigues, elle pourra détrôner sa rivale. Akin qui a compris son stratagème l’explique, ainsi que l’illustre l’extrait suivant :

« Elle accepta de vivre dans son propre appartement, à des kilomètres de Yejide et de moi. Elle n’exigea pas plus d’un week-end par mois et me réclama une pension raisonnable. Et enfin, elle était d’accord pour ne pas m’accompagner quand j’étais invité à une soirée ou que ma présence était requise à une réception officielle […] Quelqu’un avait dû lui vendre l’adage selon lequel une femme patiente finit toujours par gagner le cœur de son mari, car elle ne discuta pas, se contenta d’attendre que j’admette qu’elle faisait désormais partie de ma vie. », p. 32.  

Akin, un des rares protagonistes masculins du récit avec Dotun, n’est pas aussi en reste. A l’instar de son épouse, il ne recule devant rien pour tenter de redorer son image de mâle sérieusement écorchée par l’éternel ventre plat de sa compagne. Après l’échec des cliniciens et des magiciens, il usera voire abusera de ruses pour mettre enceinte sa femme, et prouver ainsi sa masculinité, sa virilité.

Mais dans ce roman renversant où rien ne se passe vraiment comme prévu (métaphore de la vie ?), la quête du bonheur des différents protagonistes se clôt invariablement par le malheur.

Yejide à coup de consultations (médicale/magique) et d’infidélités aura des enfants (Olamide/Sesan) qui ne resteront que le temps d’une saison d’où le nom Rotimi attribué au troisième qui signifie « Reste avec moi », et qui donne son titre au récit. Les premières phrases du chapitre 30 sont édifiantes à ce sujet :  

« Il n’y avait aucune incision sur le corps de ma fille, aucune lacération, aucune cicatrice, pas la moindre marque de coups de fouet d’une vie précédente. Pourtant, ils l’appelèrent Rotimi, un nom suggérant qu’elle était une enfant abiku venue au monde avec l’intention de mourir très vite. Rotimi – « reste avec moi ». C’était ma belle-mère qui l’avait choisi […] », p. 219.

A force d’intrigues et de coups bas, la coépouse de Yejide passe de la périphérie au centre, et finit effectivement par la rejoindre sous le même toit. Malheureusement, elle y trouve la mort dans ces circonstances tout aussi troubles qu’étranges. Quant à Akin, grâce ou à cause d’une maladresse de son frère, sa femme découvre son subterfuge, et prend ses distances d’avec lui. Leur couple n’est plus qu’une coquille vide.  

Qu’il s’agisse de la stérilité ou de l’impuissance sexuelle, sur le plan intertextuel (Kristeva)/hypertextuel (Genette), le texte de la Nigériane qui s’inscrit dans la littérature africaine contemporaine avec la tragédie du couple Yejide/Akin n’est pas sans rappeler des textes antérieurs :

Les Soleils des indépendances, Amadou Kourouma, (stérilité/impuissance sexuelle, Salimata/Fama) ; Visages de femmes, Tahar Ben Jelloun (stérilité/impuissance sexuelle, Slimane/épouse) ; Xala, Ousmane Sembène (impuissance sexuelle, El Hadj Kader Bèye/épouses) ; Les Deux maris, Hadiza Sanoussi (stérilité/impuissance sexuelle, Welloré/époux) ; Les Nouvelles du Kuntaara, Sid-Lamine Salouka (stérilité/impuissance sexuelle, Kalifa Benké/Djènè Bamba), etc.

Sous ce rapport, il y a une continuité entre Reste avec moi et les textes des pères-fondateurs de la littérature africaine écrite ainsi que ceux de leurs épigones. Cela s’inscrit dans la perspective de l’intertextualité dont le présupposé théorique veut que toute écriture se situe toujours parmi les œuvres qui la précèdent et qu’il n’est jamais possible de faire table rase de la littérature.

Au-delà de la continuité que manifeste Reste avec moi avec les textes qui le précèdent, y a-t-il aussi rupture d’avec ces mêmes récits. De quelle nature est-elle ? Autrement dit quelle innovation dans Reste avec moi ?

 

RESTE AVEC MOI, AYOBAMI ADEBAYA
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L’innovation scripturaire dans Reste avec moi

S’il y a une innovation, et il y en a, dans le premier roman de Ayobami Adebayo, elle est de nature scripturaire, et il faut la rechercher du côté de la narratologie. Le texte littéraire, faut-il le rappeler, est la création d’un monde fictif narré par une voix (narrateur/instance narrative) qui fournit des informations et influence, de quelque manière, le récepteur (narrataire).

En fonction du niveau narratif et de sa relation à l’histoire qu’il raconte, Genette dégage quatre statuts majeurs du narrateur. C’est en combinant niveaux narratifs (extra ou intra/diégétique) et relation du narrateur à l’histoire (homo ou hétéro/diégétique) qu’il distingue ces différents statuts du narrateur : a) narrateur extradiégétique – hétérodiégétique, b) narrateur extradiégétique – homodiégétique, c) narrateur intradiégétique – hétérodiégétique, d) narrateur intradiégétique – homodiégétique.

            A côté de la narration classique où un seul narrateur domine ou prend en charge la narration de l’histoire de A à Z (Visages de femmes, « Un fait divers d’amour ») dans le cadre des nouvelles écritures africaines (Séwanou Dabla), l’on assiste de plus à une multiplicité des instances narratives/polyphonie narrative dans les œuvres.

            Dans « Farma Bakandé » de Sid-Lamine Salouka, deux narrateurs prennent en charge la narration du récit :

            - un narrateur extradiégétique-homodiégétique : Bakoro, le fakir (narrateur du récit 1er qui raconte l’histoire du couple Benké/Bakandé dans laquelle il est présent) ;

            - un narrateur intradiégétique homodiégétique : Issouf–le–réfugié (personnage de l’histoire de Bakoro, il raconte l’histoire de Farma Bakandé dans laquelle, il est présent).

Dans « Poéton » de Kantagba, il y a un va-et-vient narratif entre un professeur de mathématiques qui commence l’histoire (narrateur extradiégétique homodiégétique) et son proviseur qui le relaie (narrateur intradiégétique homodiégétique).

C’est à ce type de narration à voix multiples que l’on assiste dans Reste avec moi avec Yejide et Akin. Alors où se trouve l’innovation annoncée ? Si dans les exemples cités, ci-dessus, on a des narrateurs au premier degré qui confient à un moment donné du récit la narration d’un épisode ou d’une séquence narrative à personnage qui devient ainsi un narrateur au second degré, dans Reste avec moi, les choses se passent différemment. L’on a affaire à deux narrateurs extradiégétiques-homodiégétiques (situés au même niveau narratif) et qui racontent la même histoire, leur histoire, selon deux points de vue différents.

 

Narrateurs

Chapitres

Pages

Yejide

1/2/4/6/8/9/12/13/14/15/17/18

/20/21/22/23/24/25/27/28/30/31/34/

37/39/40/42

11-14/15-28/35-48/49-58/59-64/69 78/79-92/109-116/117-124/125-128/129-136/143-150/151-152/157-162/163-166/167-178/179-184/185-188/189-196/203-208/209-212/219-222/225-230/243-252/277-286/295300/303-306/313-316.

Akin

3/7/10/11//16/19/26/29/32/33/35/36/38/41

29-34/65-68/95-102/103-108/137-142/153-156/197-202/2013-218/231-238/239-242/253-264/265-276/287-294/307-312

 

Ainsi que le révèle le tableau ci-dessus, la narration, dans Reste avec moi, se fait en chapitre. L’analyse tabulaire révèle par ailleurs une prédominance de l’instance narrative féminine (avec ¾ de la narration assurée par Yejide : 28 chapitres sur les 42 que compte le roman !). C’est elle qui ouvre et ferme le récit. Le second narrateur reprend, à son autour, l’histoire racontée par son alter ego, selon sa propre perspective. Il l’éclaire ainsi sous un jour nouveau.

Cela garantit le suspens avec des coups de théâtre digne du genre de la nouvelle. Ainsi, tout le temps que Yejide raconte ses infidélités, elle culpabilise, et le lecteur ne manque pas de lui en vouloir. Cela, jusqu’au chapitre 26 où prenant en charge la narration, Akin revient sur ces mêmes relations extraconjugales. Le lecteur découvre alors avec stupéfaction que c’est lui-même qui a poussé son frère Dotun dans les bras (entre les jambes) de sa femme ! Ci-dessous, un extrait de la scène où il tente de convaincre son frère quelque peu réticent :

« - Je ne te demande pas de la violer, bon sang, mais de coucher juste une fois avec elle pour qu’elle tombe enceinte. Je t’ai parlé de mon problème. Est-ce qu’il faut que je te supplie ?

- C’est une abomination. Il s’agit de ta femme ! Ta femme, et tu veux que je couche avec elle ? La femme de mon frère aîné ? Non, je ne peux pas. Il doit y avoir un autre moyen.

- Dotun, tu es le seul à qui je peux demander ça. Tu es mon frère, mon frère unique. Tu préférerais que je fasse appel à un étranger ? », pp. 200-201.

Il en est de même dans le chapitre 15 narré par Yejide. Elle découvre et nous fait découvrir le corps de sa co-épouse tombée des escaliers après une soirée bien arrosée. Mort accidentelle. Le lecteur plaint la pauvre femme ainsi que son pauvre mari ! Mais lorsqu’aux chapitres 16/36, Akin revient sur le même épisode alors qu’il est à l’église, le lecteur se rend compte qu’il s’agit d’un crime crapuleux :

« J’essayai de fermer les yeux et de prier mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser à Funni. Je voyais son visage dans les vitraux, j’entendais le dernier cri qui avait jailli d’elle, je voyais ses mains chercher à agripper la rampe au moment où je l’avais poussée dans l’escalier. », p. 141.

La défunte avait découvert la ruse de son mari et menaçait de révéler la supercherie au grand jour. Craignant le scandale que cela créerait, celui-ci l’avait poussée dans le vide ! (Chap. 36, pp.269-270).

Cette forme de narration avec deux narrateurs situés au même niveau narratif qui racontent plus ou moins la même histoire, chacun selon sa perspective est un cas rare voire rarissime dans la littérature négro-africaine. Elle mérite de faire école. C’est au niveau de la littérature maghrébine qu’il faut rechercher une expérience presque similaire avec L’Etranger de Albert Camus et Meursault contre-enquête de Kamel Daoud. Dans L’Etranger, Meursault, le narrateur du roman raconte les circonstances dans lesquelles, il a tué un Arabe. Dans le chef d’œuvre de Daoud, le narrateur ne partage guère le point de vue de ce narrateur français quant au meurtre de l’Arabe, son frère Moussa. Il reprend alors la même histoire de L’Etranger sous une nouvelle perspective, la sienne, celle d’un narrateur arabe.  Formidable !

Nonobstant cette innovation scripturaire majeure, Reste avec moi est un roman grave qui traite de sujets graves en lien avec la sexualité (génitalité) à savoir la stérilité comme obstacle au bonheur.  La littérature, disait Nathalie Carré, n’a pas à être morale, elle est en droit de tout explorer mais elle doit réfléchir de façon éthique à la question du dire. Alors comment les narrateurs s’y prennent-ils pour dire la sexualité mais aussi la stérilité avec tout ce qu’elle charrie comme souffrance. C’est à cette question du dire que s’intéresse le dernier point de cette présentation.    

RESTE AVEC MOI, AYOBAMI ADEBAYA
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La question du dire dans Reste avec moi

C’est une tradition dans l’acte d’écriture des écrivains africains de recourir à l’humour ou à l’ironie lorsqu’ils touchent à des sujets graves. La romancière nigériane semble ne pas déroger à cette vieille tradition. La gravité d’un matériau tel que la sexualité recommandait sans doute le recours à ces techniques afin d’en faciliter la lecture, mais aussi et surtout de mieux ancrer le message en installant un « climat de détente et de décrispation »

Le souci formellement exprimé du projet humoristique d’œuvrer au divertissement du lecteur passe par l’introduction dans le récit de situations comiques propres à déchaîner le rire. Ces passages deviennent des espèces d’interlude, de véritables plages récréatives, qui installent une ambiance, un climat de détente et font de la lecture une vraie partie de plaisir. Dans Reste avec moi, on distingue le comique de langage et le comique de situation.

Au chapitre 2, la belle-famille de Yejide vient lui présenter sa nouvelle co-épouse, Funni. Yejide qui n’est pas du tout contente entend bien se venger. La cuisine sera son adjuvant. La séquence de la vengeance est tout aussi cynique que drôle comme le montrent le monologue et le dialogue ci-dessous :

« Je leur donnerais ce que je voulais : du ragoût de haricots. Je mélangeai les haricots vieux de trois jours que j’avais l’intention de jeter avec ceux fraichement cuits.

- Tu sais qu’ils ont tous eu la diarrhée ? J’ai dû me garer à côté d’un taillis de broussailles pour qu’ils puissent déféquer. De broussailles ! cria-t-il en me talonnant.

- Qu’y a-t-il de si incroyable à ça ? Tes parents ont-ils des toilettes chez eux ? Est-ce qu’ils ne font pas leurs besoins dans les broussailles et sur des tas de fumier ? hurlai-je à mon tour en posant violemment la vaisselle dans l’évier métallique […]

- Si ça peut te consoler, Funni n’a pas réussi à atteindre les broussailles à temps. Elle a souillé sa robe », pp. 26-27.

La scène dialoguée du chapitre 5 qui met Yejide face à sa belle-mère est tout aussi dure qu’humoristique :

« - Pourquoi refuses-tu un enfant mon fils ?

- Je ne fabrique pas les enfants. C’est Dieu qui les fabrique.

Elle marcha dans ma direction et quand ses orteils cognèrent le bout de mes chaussures, elle dit :

- As-tu déjà vu Dieu dans une salle d’accouchement ? Réponds-moi Yejide, as-tu déjà vu Dieu dans une salle de travail ? Ce sont les femmes qui fabriquent les enfants et si tu n’y arrives pas, c’est que tu es un homme. On ne devrait pas te considérer comme une femme. », p. 56.

La scène qui précède l’assassinat de Funni qui a découvert le subterfuge de Akin et qui menace de le dénoncer, malgré la tragédie qui se profile, est des plus cocasses et ne manque d’arracher un sourire au lecteur. Lisez plutôt !

« - Comment Yejide s’est-elle retrouvée enceinte ? demanda-t-elle d’une voix pâteuse.

Je n’eus pas besoin de réfléchir pour déclarer :

- Comme toutes les femmes qui se retrouvent enceintes.

Funni éclata de rire.

- Tu me prends pour une idiote. Tes mensonges et tout le cirque que tu fais au lit, tu crois peut-être que je n’ai pas compris, et que c’est pour ça que je ne t’ai pas encore dénoncé ? […]

- Réponds-moi, dit-elle. Explique-moi comment un pénis qui n’a jamais été dur peut ensemencer une femme ? Et ne me répète pas que ça n’arrive qu’avec moi. Je ne te crois plus. », pp. 269.

Tout le long du récit, Akin se présente comme un farouche pourfendeur de la médecine traditionnelle. Même s’il n’y arrive pas, il s’oppose à ce que sa femme aille voir les féticheurs et autres marabouts. Ce n’est qu’au chapitre 38 que le lecteur découvre, non sans sourire, la raison. Ecoutons-le se confesser :

« J’étais allé à Ilara-Mokin pour consulter Baba Suke à une époque que je considère encore comme la pire que j’aie jamais connue. Yejide clamait alors au mode entier qu’elle était enceinte, malgré les avis contraires des médecins.

Dans mon esprit, tous les herboristes étaient des hommes âgés. Mais Baba Suke était jeune : il avait une vingtaine d’années. Il me donna un mélange noir comme du goudron qui me coûta cinq nairas.

J’étais au volant et je rentrais à Ilesha quand je sentis un tressaillement juste au-dessus de l’aine. Je me garai sur le bas-côté, me demandant si les gargouillements de mon ventre, puis les contractions et le relâchement de mes muscles abdominaux indiquaient que la potion faisait effet.

Ce fut soudain. Et avant que l’odeur nauséabonde ne se répande dans la voiture, je refusai de croire à ce qui m’arrivait. Baba Suke ne m’avait pas fourni un remède – il m’avait provoqué une diarrhée comme jamais je n’en avais eu. Je restai assis, hébété, les selles liquides trempant mon jean tandis que les voitures filaient sur la route. Le mois suivant, j’allais voir Dotun à Lagos et, tout en me gardant bien de lui parler de Baba Suke, je le suppliai de venir à Ilesha et de s’arranger pour que Yejide tombe enceinte. », pp. 290-291.

Les trois cent pages que comporte ce texte déchirant est émaillé de scènes, d’épisodes tout aussi croustillants qui permettent de dorer la pilule. Les exemples ci-dessus sont donc loin d’être exhaustifs, ils sont juste illustratifs.

La question majeure que soulève Ayobami à travers cette quête des personnages, c’est sans doute la nature du bonheur. En effet, qu’est-ce que le bonheur ? Est-ce le mariage ? Funni a fini par épouser Akin ! Mais est-elle morte heureuse ? Est-ce les enfants ? Yejide a fini par avoir un enfant. Nage-t-elle pour autant dans le bonheur ? Est-ce le travail ? Akin est le DG de Capital Bank ? Est-il heureux ? Est-ce tout cela à la fois ? Le bonheur est-il uniforme ? Est-il pluriel ? Voilà autant d’interrogations que soulève le best-seller de cette romancière de trente-trois ans, auréolé de plusieurs prix littéraires dont Les Afriques, et traduit déjà en plusieurs langues !

L’humour permet de se moquer, de rire et de faire rire le lecteur sur des sujets qui a priori ne s’y prêtent pas. Cela traduit quelque part l’optimiste d’une romancière qui préfère aborder les problèmes, fussent-ils les plus brûlants, les plus actuels comme la stérilité et l’impuissance sexuelle avec le sourire expression d’une certaine maturité intellectuelle et d’un certain dépassement.

L’on a dit, avec juste raison, que lorsqu’on lit Albert Camus, on a envie de lui serrer la main. J’avoue que quand j’ai fini de lire Ayobami, je n’avais qu’une envie, lui serrer la main ! Bon vent l’artiste !

Adamou KANTAGBA

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Kindo 05/08/2021 02:13

Texte très touchant . l'intrigue y est présente.
Courage,
Que Dieu vous accompagne.

Kindo 05/08/2021 02:13

Texte très touchant . l'intrigue y est présente.
Courage,
Que Dieu vous accompagne.

Kantagba 13/08/2021 14:05

Merci Kindo pour votre intérêt et le voeu à mon endroit. Dieu vous accompagne aussi ! Merci encore et toutes mes excuses pour la réponse tardive.

HASSAN 05/08/2021 01:43

Juste des encouragements pour le travail abattu

Kantagba 13/08/2021 14:07

Mes sincères excuses pour le retard dans la réponse. Merci pour les encouragements. Courage à vous aussi. Et au plaisir de vous relire.