JOURNAL D'UN VACANCIER DE LAURENT BADO

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

Une analyse de Dr Dramane Konaté

 

Dr KonatéL’opus littéraire de Laurent Bado s’apparente à une chronique thématisée. L’auteur excelle dans le talent du conteur africain si bien que le livre apparaît à certains égards comme un long soliloque qui fait dans la satire sociale.

Le narrateur omniscient, interpelle la conscience de tous et de chacun. L’apostrophe « Tenez Monsieur ! » reprise à chaque séquence renforce le dialogisme immanent de l’œuvre. La maîtrise de la technique narrative ne fait aucun doute et le style est à la fois simple et sarcastique, la plume corrosive.

Pr Laurent Bado et Dr Dramane Konaté au présidiumLe ton parfois imprégné de lyrisme, fait baigner l’œuvre dans un romantisme poétique à l’instar de l’ode assonante en hommage à la femme noire p. (61).

« Elle s’appelait Kêgnomboê, élancée comme une gazelle, la chevelure comme celle de la fée Estérelle, elle était belle comme un rêve de pierre, dirait le poète, car elle avait … des yeux aux clartés éternelles.

Certes la profondeur de la pensée fait que la littérature d’éthique et de recueillement l’emporte sur la littérature de rêve et de ravissement. Laurent Bado innove dans l’écriture littéraire. Il fait du schéma narratif un argumentaire rigoureux dont la finalité repose sur une moralité, sinon un enseignement qui incite à la réflexion après avoir démontré l’absurde de la situation.

Pour cela, l’auteur allie sagesse africaine et maïeutique socratique pour permettre au lecteur d’accoucher de l’esprit. Les dictons poignants et les formules tranchantes sont légion dans le texte. « Entre Jésus-Christ et les autres dieux, il nous faut bien jongler » ; « Le mariage chez les Blancs, c’est l’étreinte de deux désespérés qui s’étreignent sans jamais s’atteindre » ; « Le bien ne change pas avec le temps ». « Il faut bien qu’une vie brille avant de s’éteindre ». « A chacun son destin ! » ; « Jupiter rend fou ceux qu’il veut perdre »

L’œuvre se caractérise surtout par l’omniprésence de paradoxes.

Un paradoxe existentiel qui reflète deux mondes, deux destins opposés, l’Afrique mère nourricière de l’Humanité et l’Occident père pourvoyeur de la décivilisation ;

Un paradoxe spirituel qui se rapporte à la perte de la foi, à la banalisation de l’acte de foi et à l’opposé, le goût prononcé pour un matérialisme barbare et avilissant ;

Un paradoxe culturel dû au rejet de ses propres valeurs dans un processus de déculturation ;

Un paradoxe intellectuel par l’assimilation de schèmes de pensée de l’Occident au détriment de la sagesse africaine.

Recueil regroupant 20 nouvelles toniques, Journal d’un vacancier s’inscrit résolument dans la littérature de raisonnement dont l’ancrage culturel est le contexte social, familial et cultuel du terroir lyéla.

 La charge symbolique se renforce par un projet de société en filigrane, judicieusement inséré dans les lignes de l’œuvre.

La culture encyclopédique de l’auteur confère une dimension universelle à l’œuvre.

Le narrateur africain qu’il est a une plume alerte, poignante, croustillante et cocasse à la Guy de Maupassant qui a révolutionné l’écriture de la nouvelle ;

Le conteur africain qu’il est puise dans la mémoire phénoménale d’un Voltaire qui conseille de « cultiver son propre jardin » (p.122) afin de chasser l’ennui, le vice et le besoin ;

Le penseur africain qu’il est conforte ses convictions à l’opposé du Bon nègre senghorien qui par nature, est bruit, musique, danse, rire, etc. » p.118.

Le rhéteur africain qu’il est excelle dans un redoutable argumentaire qui rappelle le célèbre Cicéron, homme de droit et de lettres de l’antiquité romaine.

 

Au dernier chapitre de l’œuvre, Laurent Bado plonge dans un spleen baudelairien, devenant cet albatros solitaire qui peine à s’élever dans les nuées, il boit le vin du solitaire, du moins il ingurgite la potion de racines de son Zoula natal jusqu’à la lie, tout en pleurant « la mort programmée de l’Afrique de la sagesse, de la fraternité et de la solidarité ».

La Société des auteurs, des gens de l’écrit et des savoirs (SAGES) accueille à bras ouverts le juriste, penseur, écrivain et tribun hors pair, Laurent Kilachiu Bado.

 

Dr Dramane Konaté

 

Publié dans Critique littéraire

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