L'Enfant du président

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Enfant du président

 

Depuis le discours d’un certain François Mitterrand à La Baule, Makysso s’était  laissé gagner par la fièvre de la démocratie. Le peuple se surprit à rêvasser, à rêver de liberté, de démocratie, etc. De Nonki, dans l’arrière-pays en passant par Koira-Noma, la capitale, partout, centrales syndicales, mouvements étudiants, citoyen lambda battaient le pavé. Partout on réprimait. En vain, on s’ingénia à étouffer cette aspiration légitime de la plèbe à un peu plus de justice sociale, à une meilleure répartition des fruits de la croissance. On matraqua, gaza, tira parfois à balles réelles sur des populations à mains nues. Beaucoup souffrirent le martyre. Beaucoup furent martyrs. Mais rien n’y fit ! Le peuple tint bon. Alors, vint la démocratie… Dans les artères de Koira-Noma, pendant des nuits entières, on entendait chanter : indépendance tcha tcha ! C’était le pouvoir du peuple par le peuple.

 Makysso, ce petit bout de terre en plein cœur de l’Afrique occidentale française, força particulièrement l’admiration de tous les  démocrates de par le monde. Les Makyssois furent, en effet, les premiers à arracher une victoire historique qui allait faire tache d’huile dans tous les autres pays de la sous-région : la fin du parti unique : l’instauration du multipartisme.

Le peuple réclama et obtint aussi l’organisation d’une conférence nationale souveraine. Malgré les appréhensions de certains, tout se passa dans le meilleur des mondes possibles. Les Occidentaux n’y virent que du feu. Les Makyssois les surprirent. La parole se  libéra. Le linge sale fut lavé en famille…Le peuple se réconcilia avec lui-même. Les Droits de l’Homme, la liberté de la presse, la liberté d’opinion, etc. furent consacrés. En un laps de temps, les Makyssois avaient réalisé ce qu’ils avaient mis deux cents ans à construire. Ils les avaient supplantés dans leur propre démocratie. C’était trop propre ! On se croirait au Ya foï, ce pays où tout va bien. Les scores à la soviétique, à hauteur d’homme que la Radio nationale makyssoise [la RNM] rapportait lors des élections présidentielles dans les autres pays faisaient pouffer de rire les citoyens de Makysso. Jamais, au grand jamais, eux, ils  n’avaient élu un président à 80%. C’était un fait, les batailles électorales à Makysso se jouaient traditionnellement dans un mouchoir.

Donc à  Makysso, la démocratie n’était pas que de façade. Certes, de temps en temps, les puissants du jour tentaient de reprendre les acquis engrangés aux prix de mille et un sacrifices, de verrouiller le système démocratique mais le peuple veillait au grain. Car de leurs longues luttes pour l’avènement de la démocratie, les Makyssois avaient compris et retenu que rien ne se donne, que tout se conquiert et se conserve par des combats sans cesse renouvelés. Voilà, pourquoi, il est fréquent d’entendre dire dans cette partie du monde : si tu dors, pour toi dort. Il en était ainsi dans le milieu des affaires. Il en était  ainsi dans l’arène politique…

La moindre négligence, la moindre incartade était exploitées par ceux d’en face. La chose fonctionnait tant et si bien que presque trois décennies après le fameux discours de la Baule, aucun des différents présidents démocratiquement élus qui se sont succédé à la présidence de la République ne put être réélu. Très souvent,  vers la fin de son 1er mandat, le locataire de la Maison rose [c’était le nom du palais présidentiel ! De quoi faire pâlir les Yankees avec leur ridicule White House] commettait une erreur. Une toute petite erreur  qui lui coûtait néanmoins son 2e mandat. C’est ce qui arriva à son Excellence Monsieur Wendé BÉRI ;  encore que son erreur était loin d’être insignifiante. Il avait pourtant des idées lumineuses : la réforme du système de santé, le délit d’apparence, l’actionnariat populaire, etc.  Beaucoup espéraient et souhaitaient en dépit des sondages  qu’il fût le 1er président  a brigué un 2e mandat.

 L’on était, ainsi, à un an de l’élection présidentielle. Et depuis plus d’un trimestre, la côte de popularité de son Excellence était invariablement au plus bas dans tous les sondages. Et c’est dans ce contexte politique délétère que le président de la République, himself, allait se retrouver au milieu d’une histoire de f…, on ne peut plus alambiquée, avec la Secrétaire à la Communication et aux Relations extérieures de la principale force d’opposition du pays, le PC. Pas le Parti communiste mais le Parti du Chat. Non pas que le parti ait pour emblème cet animal, mais parce que le président de cette formation avait connu plus d’une situation difficile et aucune n’était arrivée à le mettre à genou. Tel le chat qui retombe toujours sur ses pattes, il s’en était toujours tiré d’affaires. N’est pas Chef de file de l’Opposition qui veut mais qui peut !  L’homme n’était donc pas un enfant de chœur.

C’est vrai que pour être belle, la Secrétaire était très belle, tout aussi belle qu’une certaine poulotte de Guinée tombeur de grand type devant l’Eternel ! Les responsables du Parti au pouvoir, le Parti du Peuple [le PP] firent des pieds et des mains pour contenir ce qu’il allait convenir d’appeler l’affaire de la Secrétaire du PC. Mais comme la liberté de la presse, la liberté d’opinion étaient garanties, ce fut peine perdue. La nouvelle se répandit telle une trainée de poudre. Et tout Makysso en parlait… La Secrétaire à la Communication et aux relations extérieures serait enceinte ! L’enfant serait du président de la République !  Le président du PC, le Professeur agrégé de Droit Taly KABEYE dont elle était un des « fidèles » lieutenants et pour qui la chose tombait comme du pain bénit confirma les informations relayées par la presse et la rumeur publique. Il monta au créneau pour demander toute la  lumière. Les partis affiliés au chef de file de l’opposition qu’il incarnait le rejoignirent. Et chaque matin, la majorité présidentielle et l’opposition politique s’attaquaient par médias interposés.

La première Dame, Madame Wèye BÉRI  ne sembla à aucun moment ébranler par ce scandale de mœurs. Sur toutes les tribunes, elle clamait haut et fort l’innocence de son mari. On eût dit une Anne Sinclair, une Hilary ! D’où tenait-elle son assurance ?

Le temps passait. Les jours s’ajoutaient aux jours, les semaines aux semaines. L’enfant naquit. La polémique prit de l’ampleur. La Secrétaire du PC mentait-elle ? Le 1er des Makyssois était-il innocent ? Le pays était plus que jamais  divisé. Le président fut contraint par l’Opposition et les Associations de défense des Droits de la femme, de la veuve et l’orphelin de s’adresser à la Nation. Il le fit. Il rassura les Makyssoises et les Makyssois, ses chers compatriotes, qu’ils n’avaient rien à se reprocher, qu’il avait une femme adorable [qui lui avait donné deux enfants]  qu’il aimait et qu’il ne tromperait pour rien au monde… Il demandait donc au peuple de toujours lui faire confiance.  

Le lendemain de son allocution, pour la première fois depuis de longs mois, sa côte grimpa soudainement dans les sondages.

L’Opposition exigea que des tests fussent faits. D’abord, le président refusa. La première dame intervint. Ce que femme veut, Dieu veut. Il accepta. « Pour l’intérêt supérieur de la Nation, et dans le souci de mettre fin à cette polémique qui n’a que trop divisé les Makyssois, j’accède à la requête de mes adversaires politiques et  j’ordonne qu’on procède à ces tests ADN, avait-il il déclaré dans une autre adresse à la Nation »

Le président fut encore plus coté dans les enquêtes d’opinion au lendemain de cette 2e allocution.

Il fallait s’accorder sur les médecins qui devaient s’occuper de cette question. Mais comme on n’y parvenait pas [l’Opposition craignant une falsification des résultats par  les médecins  acquis au régime]. Alors, sur  instruction du président de la République et surtout de la première dame, le ministre de la Santé proposa  qu’on mît en place une équipe de médecins-spécialistes composée de deux experts de chaque camp. Cette proposition fit l’unanimité. On se retrouva donc avec six spécialistes : deux de la majorité présidentielle, deux de l’opposition, et deux de la société civile. Le test fut fait et refait. Le verdict tomba sans appel… Le président de la République, son Excellence Monsieur Wendé BÉRI était blanc comme neige… Il n’était pas le père de l’enfant !

Quand l’opinion eut vent des résultats du test, les intentions de vote furent à 80% favorable au président sortant. La première Dame jubilait. L’Opposition politique dans son ensemble [le PC en tête] fut discréditée. Elle fut vouée aux gémonies.

Comment est-ce possible ? Pourquoi la camarade Secrétaire à la Communication et aux Relations  extérieures aurait-elle menti ? Au nom de quel intérêt ? se demandait sans cesse le président du  PC. A moins que…un complot du PP…! La camarade était injoignable… introuvable aussi! C’est donc ça…un complot ! En vieux briscard de la politique, le Pr Taly KABEYE avait fini par comprendre. Mais c’était trop tard !

Le président-candidat  Wendé BÉRI était élu pour un 2e mandat avec  80% des suffrages exprimés et au 1er tour ! Une première dans l’histoire politique de Makysso. Le président félicita longuement les stratèges du parti, les électeurs qui lui avaient renouvelé leur confiance.

Il  était loin de se douter qu’il devait sa victoire à son adorable femme. Laquelle avait infiltré sa propre nièce au PC avec comme instruction de gagner la confiance des cadres du parti, d’y gravir les échelons et  au moment opportun  de faire ce qu’elle avait fait. Ce qu’elle fit.

Pour la première fois, le « Chat »  manqua de retomber sur ses pattes. Une femme l’avait, mine de rien, vaincue. On n’entendit plus ainsi parler du Pr Taly KABEYE. Certains dirent qu’il s’était suicidé. D’autres dirent qu’humilié, il s’était refugié dans un pays frère de Makysso.

Adamou L. KANTAGBA

 A lire aussi dans Le Pays N° 4936 du vendredi 26 août 2011

 

 

 

Publié dans Création littéraire

Commenter cet article