La Femme du président

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

 Avant toute chose, cher lecteur, entendons-nous. Ceci n’est point un conte. Mon récit que voici est un témoignage. On dira qu’il est laudateur ; on dira qu’il relève de la propagande. On dira ci, on dira ça. Mais peu m’importe ! J’ai été éduqué dans la pure tradition de chez moi. Et chez moi, la tradition de l’Homme bien éduqué l’oblige à dire merci à ceux qui lui ont rendu service. Aussi voudrais-je, à travers cet écrit, remercier une dame, la première Dame de Makysso. Les points étant ainsi mis sur les « i », allons alors pour le récit… La première Dame de Makysso était une femme extraordinaire à plus d’un titre. Elle parlait peu et agissait beaucoup. Je vois le chantre de l’existentialisme, qui, de son vivant, avait soutenu que parler, c’est agir, se retourner dans sa tombe. Paix à son âme et puisse-t-il me pardonner. Mais Madame Wendé BERI, n’agissait pas parce qu’elle discourait. Elle agissait vraiment. Elle était partout où un combat se menait, et elle n’hésitait pas à mettre la main à la pâte, à se salir les mains, à avoir les mains sales [au propre comme au figuré] pour peu que le jeu en vaille la chandelle. La fin justifie les moyens, aimait-elle à dire. Loin des projecteurs, c’était un vrai animal politique à sang-froid même si elle n’en donnait pas l’air. Elle agissait et attendait certainement son heure. Son époux de président, son Excellence Monsieur Wendé BERI venait à peine d’entamer son 2e mandat que des opposants politiques et même certains bonzes et bonzesses du parti au pouvoir, le parti du peuple [PP] qui ne voyaient pas d’un bon œil son activisme commencèrent à lui prêter des ambitions présidentielles. Mais ces procès d’intention et bien d’autres glissaient sur la femme du président telle l’eau sur un corps pommadé. Elle n’infirmait ni ne confirmait la chose. Elle ne se sentait pas morveuse, donc elle ne se mouchait pas. Le chien aboie… Après tout, dans la loi fondamentale de Makysso, aucun article n’interdisait à l’autre moitié du ciel de briguer la magistrature suprême. Les Makyssois ne faisaient pas dans le sexisme. En cela, elle avait foi à la maturité politique de ses concitoyens lesquels savaient distinguer le bon grain de l’ivraie. Ne l’avaient-ils d’ailleurs pas démontré à travers les multiples échéances électorales que la jeune République démocratique de Makysso avait organisées depuis un certain discours dit de La Baule ? Beaucoup de femmes ne siégeaient-elles pas à l’Hémicycle ? Non pas au nom d’une quelconque discrimination, fût-elle positive, mais par leur force de caractère, leur compétence et surtout leur intégrité morale. Donc la première Dame laissait les gens parler, et allait son petit bonhomme de chemin. Elle n’était femme à s’arrêter en chemin. Une vraie dame de fer ! Pendant que dans beaucoup de pays limitrophes de Makysso et même au-delà, les épouses des Chefs d’Etat [sans doute pour être dans l’air du temps, me dis-je] se faisaient ambassadrices de bonne volonté de ceci ou de cela ; avaient qui une association de lutte contre le paludisme, qui une ONG de lutte contre la maladie du siècle, la première Dame de Makysso, elle s’était attelée à lutter contre un fléau qui, étant devenu endémique ces dernières décennies, endeuillait non seulement les familles mais aussi et surtout entravait le développement du continent. Son engagement me sauva… Ma détermination était grande. Et si elle n’avait pas été là… C’est une certitude mathématique : ou j’étais enterré six pieds sous terre dans le désert libyen, ou j’avais déjà servi de festin à de voraces requins à vingt mille lieues sous la mer. Je lui dois une fière chandelle. Dans les discours politiques, nos « politichiens » nous rabâchent les oreilles avec les mêmes rengaines : la jeunesse est le fer de lance de tout développement ; il faut plus d’emplois, plus de place à la jeunesse, et, et, et… Ces marchands de rêve nous demandent de les croire sur parole. On veut bien. Mais, dites-moi, comment croire à leur marketing politique quand on est jeune, comme moi et qu’après cinq années passées à user ses pantalons sur les bancs de l’Université Cheikh Anta Diop et que son master en poche, on manque toujours d’emploi ? Vous savez, il est plus facile de supporter le chômage quand on est sans qualification. On se dit que si on avait un diplôme, on aurait sans doute un job… Mais moi, j’étais un « bac+5 », et j’étais sans emploi ! Comment expliquer cela ? Oui ! comment expliquer cela à tout ce beau monde [père, mère, oncles, tantes, cousins et/ou cousines manches longues et manches courtes, etc.] qui s’était saigné afin que ce master fût une réalité. Car chez nous, ne va pas à l’université qui veut, mais qui peut. Et dans les familles pauvres comme la mienne, les parents, à leur corps défendant, misaient sur l’enfant qu’il jugeait le plus promoteur, c’est-à-dire le plus intelligent. La Providence voulut que je fusse ce fils prodige-là. On investit alors en toute logique en moi. Mes quatre frères et sœurs virent naturellement leur scolarité écourter. Les pauvres ! Pères, mères, oncles, tantes, etc. avaient beaucoup investi en moi et attendaient par conséquent beaucoup de moi. J’étais l’espoir des miens, l’ultime espoir ! Ils avaient semé, ils entendaient récolter. Conscient de l’énorme responsabilité qui reposait sur mes frêles épaules, je tentai mon entrée dans la fonction publique sénégalaise mais celle-ci me refusa sans autre forme de procès. Que n’ai-je pourtant pas fait ? Bosser, par cœur et même par « poumon », les tests psychotechniques, sacrifier un coq blanc, puis un bouc roux, puis un bélier noir ; corrompre les organisateurs des concours, et j’en oublie d’autres. Tout ça, pourquoi ? Pour rien ! Que de temps perdu. C’est dans ces moments de désespoir que fort heureusement ma route croisa celle d’un « masta », un de ces nombreux Ghanéens grands aventuriers de l’Eternel. Il était le messie que j’attendais. Il me prêcha la bonne parole. Il me parla du vieux continent comme de la terre promise : « Tu dois goûter au miel de l’Europe ! conclut-il ». Il avait raison, mille fois raison ! Mon master chèrement acquis dont l’attestation ne me quittait plus me confortait dans cette conviction que je devais goûter au miel de l’Europe quoiqu’il arrive ! Mais par trois fois, ma demande de visa fut rejetée à l’ambassade, disons aux ambassades, faute d’une certaine caution non pas morale ou intellectuelle mais financière. Mon « masta » m’avait pourtant prévenu. Je finis donc par adopter sa stratégie : la tactique des petits pas. Passer d’un pays à un autre jusqu’à…Rome, étant entendu, évidemment, que tous les chemins y mènent. Ça prendra le temps que ça prendra, m’étais-je convaincu car Rome, elle-même ne s’est pas construite en un seul jour. Je commençai mon périple en Casamance. Ainsi, je fus guide touristique en Basse-Casamance, vendeur de journaux à la sauvette à Bamako, manœuvre à Koira-Noma en pleine construction, mineur dans les mines d’Aréva dans le Nord Niger, puis, j’accédai à ce vaste pays d’environ 2000000 de km2 où l’on susurrait qu’un certain Guide soutenait les candidats à l’immigration clandestine. C’était ce qui avait motivé mon itinéraire. Mais de Guide, je n’en vis point ; il n’y avait que des passeurs véreux qui se sucraient sur le dos des clandestins qu’ils n’arrivaient même pas à faire passer… Par une nuit glaciale [comme il peut en avoir dans le désert] et après avoir délié le cordon de la bourse, de vraies fortunes, nous embarquâmes dans une embarcation de fortune. Destination : les côtes italiennes. Combien étions-nous cette nuit-là ? A vrai dire, je ne saurai le dire. Plusieurs jours de marche sous un soleil de plomb ainsi qu’une ration alimentaire réduite à sa plus simple expression m’avaient épuisé et littéralement abêti. Je m’assoupis… Dans cet état d’indolence j’entendis comme si l’on criait autour de moi : les gardes-côtes ! les gardes-côtes ! Clameurs ! Bruits de moteurs qui s’accéléraient… Bruits d’hommes qui tombaient à l’eau… Lorsque je revins à moi, j’étais sur la terre ferme. Une splendide dame, simplement vêtue, [mais quelle joliesse !] était penchée sur moi. Elle était suivie par un homme vêtu d’un tee-shirt. Lampedusa ! Lampedusa ! m’écriai-je instinctivement convaincu que cette divine créature était une Italienne et que j’étais en Italie.
- Dieu merci, vous êtes en vie. Mais détrompez-vous, vous êtes toujours en Lybie. Votre bateau a fait naufrage en tentant de fuir des gardes-côtes, nous sommes arrivés trop tard ; vous êtes le seul rescapé. Je levai les yeux sur cet inconnu et cette dame qui semblaient bien s’en faire pour moi et je remarquai l’inscription sur leur tee-shirt : Halte à l’immigration ! Je compris… Au loin, d’autres hommes et femmes pareillement habillés ratissaient encore l’océan.
- Si vous voulez me convaincre de renoncer à mon projet, autant vous le dire tout de suite, vous perdez votre temps. Vous auriez alors mieux fait de me laisser couler. La lady s’avança vers moi et d’un ton résolu mais plein de déférence me dit : « Si seulement vous saviez que le paradis de l’autre côté de l’océan n’est que mirage… Racontez- lui votre histoire, demanda-t-elle à son compagnon de route. Qui était ce monsieur ? Quelle histoire devait-il me raconter ? Mille et une questions taraudaient mon esprit. Je ne cessai d’élucubrer que lorsque l’homme au tee-shirt : Halte à l’immigration ! commença à se livrer. Il s’appelait Kadiri, et était Maghrébin. Après un « bac+5 » en comptabilité, il n’avait rien trouvé à compter. La fonction publique de son pays avait aussi montré ses limites. Le secteur privé était encore à un stade embryonnaire. Il n’y avait pas beaucoup d’entreprises et les quelques rares qui existaient étaient familiales. Le critère de recrutement était donc la filiation, le sang. Il avait tout essayé, avait même tenté de s’immoler au feu pour attirer l’attention des autorités politiques sur la question cruciale du chômage des jeunes. Mais rien ! C’est alors qu’il décida d’immigrer. Après trois échecs, il atteignit la quatrième fois les bords de la Seine. Il était en France, il était heureux ! N’était-ce pas là, la France, la grande France dont il avait toujours rêvé ? Mais très vite, le rêve devenait cauchemar… La vie du sans-papier n’est pas, en effet, du repos : petits boulots, travail au noir, jouer au chat et à la souris avec la police, squatter les bâtiments publics, etc. Malgré son master en Comptabilité, il avait fini dans un Supermarché. Et un jour qu’il tentait de rapporter chez lui huit fruits périmés, huit pauvres fruits périmés, insistait-il, il se retrouvait dans la rue. Cette histoire fit pendant quelques jours les choux gras de la presse. La première Dame de Makysso en fut très choquée. Elle vint à Paris, entra en contact avec lui, lui fit une proposition qu’il accepta… Depuis, il travaillait dans sa Fondation Halte à l’immigration ! aux côtés d’une centaine de bénévoles principalement des anciens candidats à l’immigration. Comme il était comptable de formation, il s’occupait de finance. Kadiri avait fini. La première Dame de Makysso que j’avais prise pour une Italienne me demanda : « Vous savez faire quelque chose ? Une qualification ? »
- Oui ! J’ai un master en Communication d’entreprise de l’UCAD.
- Ça tombe bien, la Fondation avait besoin d’un communicateur. Nous allons vous donner votre chance. Et si vous faites vos preuves, qui sait, peut-être que vous serez dans une campagne prochaine mon Conseiller en Communication car au pays on me donne des ambitions présidentielles, ajouta-t-elle avec un brin d’humour dans la voix. Que pensez-vous que je fis, lecteurs ? Accepter… ? Mais oui ! C’est comme un Musulman qui, en allant à la Mecque, croise le Prophète de l’Islam, himself ! Pourquoi continuerai-je ? Le paradis de l’autre côté de l’océan n’est que mirage !

Ouaga, le 28/07/2011

Adamou L. KANTAGBA : kantadamoul.over-blog.com

 

Publié dans Création littéraire

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