La littérature burkinabè écrite d'expression française, 50 ans après les indépendances

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

  Littérature burkinabé écrite d’expression française, 50 ans après les indépendances.

 

        livres jeunesse« 50 ans de construction d’une nation. Souvenir et espérance », tel est le thème retenu pour la célébration du cinquantenaire de l’indépendance de notre pays. Célébration qui connaîtra son apothéose le 11 décembre prochain à Bobo- Dioulasso. En attendant, l’histoire du pays est revisitée à  travers de grandes conférences régionales. Nous nous joignons aux réflexions qui se mènent car disait Pacéré : « Si la termitière vit qu’elle ajoute de la terre à la terre ».

       Mais à coté des questions sociopolitiques et économiques plusieurs fois soulevées, et à juste titre « re-soulevées », nous nous intéresserons à la problématique de la littérature burkinabè écrite d’expression française 50 ans après les indépendances. 

 

Des participants en plein travail

Une formation de qualité, tremplin pour les écrivains de demain...

 

Naissance et évolution


La littérature burkinabè écrite d’expression française, dans son ensemble, se caractérise par une naissance tardive. Elle prend forme, en effet, en 1962 avec Le Crépuscule des temps anciens de Nazi Boni qui est le premier écrivain burkinabè et non Dimdolobson Ouédraogo comme on l’a trop souvent laissé croire. Les œuvres publiées par Dimdolobson dans les années 30 dont : Le secret des sorciers noirs, relèvent plus de la sociologie, de l’ethnographie que de la littérature, c'est-à-dire de la fiction.

            Après être passée par une phase de balbutiement, la littérature burkinabè écrite est depuis ces dernières décennies en plein essor. Des critiques littéraires comme Salaka Sanou parlent d’une littérature émergente même si pour jean Marie Grassin : « Il faudrait peut- être inventer pour le Burkina Faso la notion de post- émergence renvoyant à l’affirmation d’une nouvelle littérature au sein d’une communauté interlittéraire qui vient elle- même de s’imposer dans le paysage littéraire. » (cf. Jean Marie Grassin, Préface à La littérature burkinabè : l’histoire, les hommes, les œuvres, Pulim, Limoges, 2000).   

            Ce progrès significatif au double plan de la quantité et de la qualité est dû certes à une volonté des pouvoirs publics de soutenir et de promouvoir la  création littéraire, expression de la culture d’un peuple ; mais aussi et surtout à une grande détermination des écrivains eux-mêmes qui tiennent coûte que coûte à écrire et à publier des œuvres parfois à compte d’auteur.  

            Tandis que des aînés à l’instar de Titenga .F. Pacéré s’affirment au-delà des frontières nationales (GPLAN, Académie des Sciences d’outre-mer, etc.), une nouvelle génération d’auteurs incarnée par Sophie Heidi Kam, William N. Aristide Combary, etc. est en train d’émerger. Cela quand bien même l’écriture au Burkina Faso reste et demeure une gageure.

La littérature, parent pauvre de la culture au Burkina Faso.

       Dans Le progrès continu pour une société d’espérance (p.9), Blaise Compaoré fait  cette observation : « Le dynamisme de la politique culturelle a stimulé la créativité. Elle a développé les arts du spectacle, l’expression théâtrale, cinématographique et audiovisuelle. L’expansion du marché des arts plastiques et la bonne tenue des artistes et comédiens burkinabé sur la scène internationale sont autant d’acquis qui renforcent la position de notre pays et ouvrent de nouveaux espaces à la création et à la promotion culturelle.»   

          Comme nous pouvons le constater le "dynamisme de la politique culturelle " dont il est question ci-dessus ne concerne point  la littérature qui, de ce point de vue, apparaît comme le parent pauvre de la culture au Burkina Faso. Pourtant les écrivains produisent aussi des œuvres capables de favoriser la compréhension et la maîtrise de l’identité culturelle burkinabé et africaine. Ils participent de ce point de vue au rayonnement international du Burkina, cher au Président  du Faso. A titre illustratif, nous pouvons rappeler la médaille de bronze remportée par Ghislaine F. Sanou aux Ve jeux de la Francophonie à Niamey au Niger dans la catégorie littérature (Nouvelle); La médaille d’argent remportée également en littérature (conte) aux Ve jeux de la Francophonie à Beyrouth au Liban ; et le 23 mars dernier le chantre de la "bendrologie" et de la "ouangologie" Me Pacéré faisait son entrée à la prestigieuse académie des sciences d’outre-mer à Paris. Le président de l’institution précise que c’est son « immense production littéraire » qui est ainsi récompensée. Etait présent à cette  cérémonie l’ambassadeur Luc Adolphe Tiao.       

        Après avoir investi dans la musique à travers la réalisation et la production d’œuvres musicales, le gouvernement doit plus que jamais soutenir la création littéraire. Mahamoudou Ouédraogo, homme de Lettres, ancien ministre de la Culture des Arts et du Tourisme écrivait, et à juste titre, dans la préface au volume 1 de Poésie du BF (PUO, 2005, pp.V-VII) : « (...) notre conviction est faite que la littérature burkinabè peut atteindre le niveau des pays pionniers en la matière avec un minimum de volonté politique et le soutien aux écrivains»

         C’est dire donc que de belles plumes existent et qu’avec une volonté politique réelle et un accompagnement des écrivains, le BF, terre africaine du cinéma, comme il l’est, peut devenir aussi celle de la littérature.

          Le problème majeur auquel est confronté l’écrivain burkinabè est celui de l’édition. En effet, publier un roman, un recueil de poèmes, de  nouvelles ou de tout autre ouvrage au BF relève d’un tel véritable parcours du combattant que beaucoup de scripteurs novices y laissent leurs plumes. Cela faute de maisons d’édition digne de son nom.   

         Aux lendemains des soleils des indépendances, beaucoup d’institutions, de structures panafricaines disparurent. Parmi celles-ci, les Nouvelles Editions Africaines (NEA). Beaucoup d’Etats se sont alors dotés de leurs propres maisons d’édition. Nous pouvons citer pêle-mêle les Nouvelles Editions Africaines du Sénégal (NEAS) au pays du poète-président, les nouvelles Editions Ivoiriennes (NEI) du côté de la lagune Ebrié, les Editions Nationales Algériennes (ENA) en Algérie, etc. Au BF, faute d’une bonne politique de promotion littéraire, il n’ y eut rien de tout cela. Mahamoudou Ouédraogo que nous évoquions  précédemment reconnaît cet état de fait : «  En effet, dit-il, l’histoire littéraire du pays nous renseigne que les premiers écrivains burkinabè (...) ont su très tôt inscrire dans leurs thématiques les préoccupations des burkinabè. Si leur période s’est caractérisée par une faible production, cela était lié plus aux problèmes infrastructurels qu’à un manque d’inspiration ou de créativité. Face à l’inexistence de maisons d’édition sur place, les écrivains n’ayant pas les moyens pour faire de l’édition, à compte d’auteur, la production littéraire s’est retrouvée handicapée ».     

      Il existe, certes, aujourd’hui des maisons d’édition. L’assedif, l’association des éditeurs du BF compte quelque onze membres (PUO, Découvertes du Burkina, Gambidi, etc.).  Mais ne disposant pas de moyens, ces structures dans leur écrasante majorité, ne font que de l’édition à compte d’auteur. Ce qui n’est pas pour arranger les choses quand on connaît la pauvreté de nos populations.

Faute d’une maison d’édition nationale : Nouvelles Edition du Faso (NEF) ou encore Nouvelles Edition Africaines du Burkina (NEA-B), l’Etat devrait accorder une subvention aux maisons d’édition existantes pour juguler un tant soit peu les problèmes d’édition. En Algérie par exemple, une subvention est accordée aux éditeurs, une grande quantité de livre est en outre achetée par le ministère de la Culture. Ces livres sont distribués gratuitement dans les bibliothèques et dans les centres culturels. 

       Face donc a l’incapacité des éditeurs locaux d’éditer leurs œuvres, les écrivains burkinabè se tournent de plus en plus vers des maisons d’éditions étrangères comme l’harmattan. Ce, malgré que les conditions y soient difficiles, que disons-nous, très difficiles ! Le directeur général de l’Harmattan  Denis Pryen, himself, dans une interview accordée à Justin Daboné de L’Observateur Paalga révèle que pour un livre publié par L’harmattan, l’auteur ne perçoit quelque chose comme droits d’auteur qu’à partir du cinq cent unième livre !

 


P9170034            Accompagner les librairies dans la diffusion des oeuvres burkinabè


                                 Esquisse de solutions       

             

       Au-delà de l’édition, problème auquel on doit trouver une solution, il faudra aussi surtout susciter et encourager la création littéraire en :

  - ressuscitant les prix et autres concours littéraires qui ont jadis révélé au grand public des écrivains de talents. Nous pensons ici au grand prix littéraire du Président du Faso, au prix sidwaya du meilleur roman, au grand prix de l’imprimerie nationale, à l’opération révolutionnaire de l’ancien ministre de la Culture [l'Etat à ce qu'on dit, n'est-elle pas une contiuité?]d’éditer chaque année 50 auteurs burkinabè, etc.   

  - revoyant à la hausse les récompenses du GPNAL à la SNC. 500.000f cfa pour le 1er prix en roman, nouvelle à la poésie contre 1.000.000fcfa pour le vainqueur de Faso Académie sans compter le don du parrain et/ou marraine.  Sans oublier celui du sponsor ! On comprend aisément pourquoi les gens préfèrent la chanson à l’écriture. Pourtant l’écriture pourrait aussi bien nourrir son homme avec une bonne industrie du livre. Savez-vous par exemple que l’essentiel de la fortune de Barak Obama provient des droits d’auteur de deux livres qu’il a écrits avant d’être Président des Etats-Unis. Le livre, au titre fort évocateur, de Bernard Mouralis : Littérature et développement, montre qu’au-delà des préoccupations esthétiques /artistiques, la littérature peut contribuer au développement économique.

    - publiant diligemment les œuvres primées au GPNAL afin de les rendre accessibles aux lecteurs et en faisant la promotion des auteurs eux- même. Biny Jean-Claude TRAORE[Paix à son âme!]n'aura pas goûté à l'immense joie de voir publier  ses ouvres lauréates au GPNAL parce qu'elles ont été éditées relativement tard. Cependant mieux vaut tard que jamais.  

 

On pourrait aussi, par exemple, exploiter l'image des artistes-écrivains dans la publicité comme cela se fait avec les chanteurs, les comédiens, les joueurs, les cyclistes. Au-delà, des avantages pécuniaires, cela donnerait sans doute aux écrivains une certaine visibilité et suscitera des vocations. Les jeunes ont besoin de stars, d’idoles qui leur servent de modèles et à qui ils vont s’identifier.  Donnons-leur, alors de bons repères.

       Combien sont-ils aujourd’hui les Burkinabè qui connaissent le prolixe et prolifique Ansonwin Hien Ignace? Ou encore Antoine Zongo, Sophie Heidi Kam?  Pourtant tous les deux (1er prix au Grand Prix National des Arts et des Lettres, l’un en roman, l’autre en poésie) sont des espoirs de cette littérature burkinabè émergente. Combien sauront les reconnaître dans la rue ?

       Quant à leurs aînés qui ont été promu "artistes du peuple" pour avoir été trois fois Lauréat au GPNAL et classés hors compétition comme le « doyen des artistes, Jean Pierre Guingané, Jacque Prosper Bazié… l’Etat devrait leur rendre un hommage anthume en baptisant, par exemple, des édifices publics ou des rues de leurs noms. Un soutien devrait leur être aussi accordé dans la publication de leurs œuvres. Les plus hautes autorités pourrait proposer et soutenir leur candidature à la direction d’organes comme l’Unesco, la Francophonie, l’OAPI, l’OMPI, etc.

   -intégrant les œuvres des écrivains burkinabè dans les programmes scolaires. Il est sidérant de constater dans le programme officiel qu’il n’y a aucun roman burkinabè au programme tout le long du 1er cycle du secondaire ; c'est-à-dire de la 6e à la 3e. A l’université de Ouagadougou, ce combat est fort heureusement gagné depuis 1975 grâce à la passion et au patriotisme du Pr Bernardin Sanon qui y a introduit timidement l’enseignement de la littérature burkinabé.

    Au terme de notre contribution citoyenne aux débats qui se mènent autour du cinquantenaire de notre indépendance, nous nourrissons l’espoir que d’autres réflexions viendront renforcer l’analyse ici faite. Cela afin que la littérature burkinabè prenne définitivement son envol et que celle des cinquante prochaines années à venir participe plus que jamais au rayonnement culturel international du BF.    Adamou L. KANTAGBA 

   

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Publié dans Critique littéraire

Commenter cet article

oued 03/04/2017 11:53

pourquoi les oeuvres publié à partir des années 2000 ne sont pas bcp représentés dans les programmes d'enseignement ? c'est toujours les oeuvres des années 60 qu'on étudie.. une redondance infinie?

Adamou L. KANTAGBA 04/04/2017 13:52

Bonjour cher Oued, votre observation est réelle et pertinente. Il faut une volonté politique réelle d'intégration des œuvres burkinabè (qui jusqu'à une date récente ne représentaient que le 1/10 du programme) dans les ordres d'enseignement. Il faut donc impliquer le MENA, le MERSI à l'université, le MCAT, mettre en place un comité qui doit en toute objectivité lire, évaluer et proposer les œuvres à inscrire au programme. En attendant cette obligation, les enseignants se contentent d'enseigner les ouvrages des années 60, comme vous le dites, parce que c'est plus pratique. Il y a beaucoup plus de documentation, de travaux de recherche, d'études critiques sur ces romans, nouvelles, etc. que sur les nouvelles parutions. C' est dans ce sens, je crois, qu'il faut comprendre cette "redondance infinie". Merci et à bientôt !