Lettres à...

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

Huit pauvres fruits périmés…

Nom d’une pipe ! Dans quelle société sommes-nous ? Ô France !  France, patrie des droits de l’Homme,  tu nous étonneras toujours ! Egalité Fraternité Justice, telle est bien ta devise ? Où est donc passé l’humanisme français cher à un certain François Rabelais ? Qui l’eût cru ?

Mais c’est bien fait pour ces Nègres. On vous dit de rester chez vous développer vos pays, vous refusez  et vous prenez la mer très souvent au péril de vos vies. Le Hongrois qui s’est fait roi chez les Gaulois vous avait pourtant prévenu : la France n’a pas vocation à accueillir toute la misère du monde. Si tu veux venir en France, il faut à défaut d’avoir les poches pleines [pour y investir, bien sûr !] avoir une tête bien pleine genre bac +5/ bac+8 [master/doctorat]. C’est cela l’immigration choisie. Les Nègres du type : tous dans les muscles, rien dans la tête, la grande France n’en veut pas.

Mais ne saviez vous pas que si on se retroussait les manches, on pourrait avoir des Tours Eiffel par  dizaines voire par centaines. Que n’avions pas sur notre sol et dans notre sous-sol ? Le coton, le café, le cacao, l’uranium, l’or, le pétrole, le diamant et que sais-je encore? Et par-delà tout ça, nous avons encore cet humanisme que beaucoup de peuples ont perdu. Eh oui ! L’individualisme, le chacun pour soi et Dieu pour chacun sauvage de l’Occident n’a pas encore complètement gagné nos cœurs par ici. Le problème de l’un est encore  celui de l’autre. C’est dire donc qu’en de cas de galère, on peut s’entraider car en Afrique quand il ya pour un, il ya pour deux ; et quand il ya pour deux, il ya pour quatre. Nous sommes, nous civilisés jusqu’à la moelle des os pour emprunter cette expression chère à un Léo Frobenius n’en  déplaise à ce Gaulois imbu de lui-même qui pense que nous ne sommes pas suffisamment entrés dans l’Histoire. Ne serait-ce pas lui qui serait hors de l’Histoire ? Mais revenons à nos moutons…

 Vois ce qui t’est arrivé. N’est-ce pas là la preuve évidente la décadence morale de l’Europe, de la perte de leur humanisme. Dis-moi Kader [car tel est ton prénom] est-ce donc  là cet eldorado pour lequel tu as risqué ta vie ?

Tu travailles dans un Monoprix, c’est bien ça ? (J’ouvre une parenthèse pour te confesser que je sais même pas ce que c’est ! Ici, nous, nous nous contentons des boutiques de Ladji Moussa). Et pour avoir osé tenter de rapporter chez toi à la maison sans doute pour la maisonnée huit pauvres fruits périmés [huit pauvres melons périmés] tu risques aujourd’hui une mise à pied !

Nul doute que tu tires le diable par la queue, ce qui explique et justifie ton geste car nous autres Nègres, nous sommes d’ordinaire fiers, très fiers [j’emploie le superlatif absolu pour mieux coller à la réalité]. Si tu t’es assis sur cette fierté, cette dignité légendaire, c’est que ça ne suis vraiment pas. Mais ça ton employeur n’en a cure. Il respecte les textes, et cela à la lettre. En effet, les responsables du Monoprix disent, j’ai ouï dire, n’appliquer que la loi, un point c’est tout ! Mais quelle est donc cette loi que Dieu merci nous ignorons ici ? Paradoxe, ô paradoxe ! pendant qu’on t’en fait voir des vertes et des pas mûrs, le Parisien à travers une étude faite dénonce le gaspillage alimentaire des ménages français. Mais que veux-tu, c’est cela aussi la France !

Si les gars de la CGTB qui dénoncent, et je joins ma voix à la leur, une décision aberrante n’arrivent pas à t’aider Kader, prends le premier bateau, le 1er charter que tu trouves et rejoins-nous au pays ; laisse-les avec leurs problèmes. Ici nous avons besoin de toi. Ensemble, nous pourrons remporter de grandes victoires et qui sait dans vingt, quarante ans les jeunes Blancs prendront des bateaux pour rejoindre clandestinement les côtes africaines. Rappelle-toi la dialectique du maître et de l’esclave : le maître dormant sur ses lauriers devient « l’esclave de l’esclave »; et l’esclave à force de travail finit par être le « maître du maître ».

  Il faut y croire Kader puisque c’est écrit noir sur blanc [le Noir sur le Blanc] l’Afrique est l’espoir du monde de demain. Le Nigérien Boubou Hama, un digne fils de l’Afrique celui-là, écrivait dans Kotia-Nima « Qui peut dire aujourd’hui que l’Egypte [berceau de la civilisation] n’est pas terre africaine ? Que l’Europe ait pris le relais et qu’elle soit allée plus loin-peu importe- c’est la loi de la vie, de l’existence qui repose sur le dualisme : unité et dépassement ».

Ils nous ont ainsi atteint et dépassé ; alors, nous les atteindrons et nous les dépasserons.

 

Adamou L. KANTAGBA

 

Ouaga, le 08/07/2011

 

 

 

 

    

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