LITTERATURE BURKINABE : NAISSANCE ET EVOLUTION DE LA NOUVELLE

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

LITTERATURE BURKINABE : NAISSANCE ET EVOLUTION DE LA NOUVELLE
LITTERATURE BURKINABE : NAISSANCE ET EVOLUTION DE LA NOUVELLE

La littérature burkinabè écrite d’expression française est depuis ces dernières décennies en plein essor. Ce progrès significatif est dû d’une part à une volonté des pouvoirs publics de soutenir et de promouvoir la création la création littéraire, expression de la culture d’un peuple. Des structures telles que le Grand prix national des arts et des lettres(GPNAL), la Foire internationale du livre de Ouagadougou (FILO), le Programme de soutien aux initiatives culturelles décentralisées, (PSIC) la Direction du livre et de la promotion littéraire[1] (au sein du ministère des Arts de la Culture et du Tourisme) témoignent de cette volonté politique d’œuvrer pour la promotion et le rayonnement de la littérature nationale.

Cet essor est dû d’autre part à une grande détermination des écrivains eux-mêmes qui tiennent coûte que coûte à écrire et à produire des œuvres parfois à compte d’auteur.

En effet, tandis que Titenga Frédéric Pacéré, Jean Pierre Guingané, et bien d’autres s’affirment au-delà des frontières du Burkina Faso, une nouvelle génération d’auteurs incarnée par Sophie Heidi Kam, William A. N. Combary, etc. est en train d’émerger.

Dans cette littérature nationale en pleine émergence, plus que tout autre, un genre narratif comme la nouvelle connaît un essor extraordinaire surtout par le biais des concours littéraires et des journaux qui lui servent également de support de publication. C’est cet essor remarquable de la nouvelle qui a motivé le choix de ce genre comme champ d’investigation.

En effet, en dehors des nouvelles publiées dans le cadre du G.P.N.AL., les journaux burkinabè, dans leur majorité, consacrent une place à la nouvelle dans leurs colonnes. Le Centre national des œuvres universitaires (CENOU) organisait chaque année un concours de nouvelles au sein de l’université de Ouagadougou. Il y a aussi l’apport non négligeable des poètes, des romanciers, comme Jacques Prosper Bazié, Monique Ilboudo, Bernadette Dao, pour ne citer que ceux-là, qui ont chacun à sa corde un ou deux recueils de nouvelles ; cela en dehors bien sûr de leurs genres de prédilection, des genres qui les ont révélés au grand public. C’est dire donc qu’au Burkina Faso, les hommes et les femmes manifestent de plus en plus un intérêt pour ce genre qu’est la nouvelle.

Puis il nous a été donné de constater qu’en dehors des quelques rares analyses de Go Issou, Millogo Louis, Nyamba André ; les travaux sur la nouvelle étaient rares voire, rarissimes[2]. Les étudiants prétextent l’absence d’ouvrages généraux pour fuir l’étude de la nouvelle dans leur projet de mémoire. Et depuis le mémoire de Méda Y. Bonaventure sur le genre sous la direction de Bernardin Sanon en 1988, plus aucun étudiant n’a soutenu sur la nouvelle. Il nous a semblé alors opportun d’envisager ce travail qui permettrait de saisir l’état actuel de la nouvelle burkinabè. Son évolution tant au niveau de son élaboration qu’au niveau de sa thématique qui sans doute a dû évoluer pour prendre en compte les préoccupations du moment.

L’un des problèmes majeurs au sein denos sociétés dites modernes, reste et demeure la problématique des violences faites aux femmes. À l’heure où l’on parle, effectivement, de Droit de la femme, d’égalité des sexes, la journaliste Dominique Demers, dans un article au titre quelque peu troublant : « Le mariage, passeport de la violence » fait cette révélation :

 

Au Canada(…) une femme sur huit est violentée par son conjoint physiquement, psychologiquement, verbalement, sexuellement ou économiquement[3]

Et selon le dernier rapport d’octobre 2005 du Fonds des nations unies pour la population (FNUAP), une femme sur cinq sera, au cours de sa vie, victime d’un viol ou d’une tentative de viol.

Au Burkina Faso, les statistiques du recensement de 1996 estiment que les femmes représentent 52% de la population. C’est alors en toute logique que la figure de la femme est au cœur des nouvelles burkinabè. Elles y occupent d’ailleurs une place importante dans le parcours narratif. Les nouvelles dévoilent le quotidien des femmes. Mais quel quotidien ? Un quotidien à l’image sans doute de la réalité, peu enviable car fait de contraintes, de soumissions. L’élément féminin se trouve ici soumis non seulement à l’homme qui la brutalise et qui semble incapable de la comprendre mais aussi à des traditions qui l’asservissent davantage.

Une récente étude commandée par la Marche mondiale des femmes / Action nationale du Burkina Faso, sur trois zones linguistiques du pays, démontre que les femmes au Burkina Faso sont effectivement victimes de comportements dégradants c’est-à-dire de violences : verbale, physique, et morale.

En parcourant le corpus de Méda Y. Bonaventure, l’on constate qu’aucune nouvelle ne traitait encore de viol. La nouvelle burkinabè actuelle porte, pourtant, en elle les stigmates de ces viols faits aux femmes au quotidien. En effet de 1988 à nos jours le viol semble être un thème récurrent dans les productions de nouvelles. Et c’est cette évolution thématique liée au viol que nous voulons analyser ici. Qu’entendons-nous déjà par viol ? Le droit pénal définit le viol ainsi qu’il suit :

 Acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte ou surprise.[4]

         Mais nous opterons, volontiers, ici pour une vision plus réduite du viol. Nous l’envisagerons de façon unilatérale comme étant un acte par lequel un homme (le genre masculin) a un commerce sexuel avec une femme (genre féminin) sans le consentement de cette dernière. Il s’agit le plus souvent d’agression sexuelle qui porte atteinte à l’intégrité physique et morale de la femme. Comme corpus d’étude, nous retiendrons quatre recueils de nouvelles dans lesquels nous avons relevé des traces de viol. Il s’agit dans l’ordre chronologique de :

         1 Production de textes : nouvelles, Université de Ouagadougou, 1988 ;

         2 Nouvelles de …, Ouagadougou, S.N.C., 1988 ;

         3 Bazié J. Prosper, Crachin de Rissiam, Ottawa, Le Nordir, 2002 ;

         4 Dao Bernadette, La Femme de diable et Autres histoires suivis de L’Écrivain que je suis, Découvertes du Burkina, Ouagadougou, 2003.

         Mais notre analyse, faut-il le rappeler, porteraessentiellement sur les nouvelles du corpus qui ont d’une façon ou d’une autre abordé la question du viol à savoir : « Le Mouhoumourgou », « La Corvée nocturne », « La Silhouette du charlatan», « La Femme de diable ».

         Nous partons du principe que, comme dans un recueil de poèmes, chaque nouvelle peut se suffire à elle-même, c’est-à-dire trouver sa signification indépendamment de tout contexte extérieur, même si par ailleurs elles’insère dans l’ensemble du recueil auquel elle donne une certaine cohérence thématique. Dans quelle perspective allons-nous aborder ces récits divers ?

         Les méthodologies de critique sont des instruments utiles à la compréhension du texte littéraire. Malgré leur variété, leur complémentarité efface parfois leur opposition. C’est pourquoi dans cette étude nous nous servirons d’abord de la critique historique pour faire le point de l’évolution de la nouvelle au Burkina Faso depuis ses racines occidentales. Puis dans le deuxième volet du travail, nous allons recourir à la sociocritique pour bien apprécier cette nouvelle thématique qu’est le viol dans la nouvelle burkinabè. Enfin dans le dernier chapitre, la narratologie nous permettra d’apprécier la littérarité des textes choisis : les techniques narratives utilisées dans la relation des histoires. En d’autres termes comment les nouvellistes s’y prennent-ils puisque le viol qui relève de la sexualité constitue encore un sujet tabou au Burkina Faso où les croyances ancestrales restent toujours vivaces.

PREMIER CHAPITRE : HISTORIQUE DE LA NOUVELLE 

Comprendre la nouvelle burkinabè et son évolution nous demandait, sans doute et en toute logique de remonter à sa source, à son origine. Une origine dont elle a certainement gardé des caractéristiques que l’on ne peut occulter si l’on veut bien la comprendre.

1.1 La nouvelle en Europe 

Étymologiquement, le mot nouvelle de l’italien novela signifie « court récit ». Le genre y aurait vu le jour en Toscane où elle est pratiquée dès le moyen âge par un des tous premiers prosateurs italiens. Il s’agit de l’auteur célèbre duDécaméron, Giovanni Boccace né en 1313 et mort en 1375. Plus connu sous le nom de Boccace surtout dans l’espace francophone. Son recueil de nouvelles, peintures des mœurs au XIVe siècle, par le style contribua à fixer la prose italienne.

De la Toscane alors, le genre conquiert peu à peu les cœurs en Europe. C’est ainsi que Marguerite de Navarre au départ lectrice et admiratrice de Boccace découvre la nouvelle et l’introduit en France avec L’Heptaméron, un recueil de soixante douze nouvelles, imitées de Boccace. Son relais, en France sera assuré par des conteurs, des romanciers déjà célèbres comme Emile Zola, Gustave Flaubert, Alphonse Daudet, Guy de Maupassant, etc. qui y voient un champ nouveau à exploiter.

Si Maupassant fut effectivement romancier (Bel-Ami, Une Vie, Mont-Oriol) et même poète (Des Vers), il fut surtout un grand nouvelliste. L’essentiel de sa bibliographie est constitué de nouvelles. De La Maison Tellier à Boule de Suif en passant par Le Horla, c’est là plus d’une quinzaine de recueils. [5]

Au-delà de la France, l’Espagne découvre la nouvelle par l’un des plus célèbres écrivains espagnols Miguel de Cervantès (1547-1616) à qui l’on doit Don Quichotte de la Manche.

         En Angleterre, deux écrivains britanniques d’origines américaines, Henry James et Edgar Allan POE expérimentent la nouvelle. Et le dernier déjà par ses recueils : Histoires extraordinaires, Nouvelles histoires extraordinaires et sa célèbre préface au Twice Told Tales de Hawthorne s’affiche comme un maître incontesté du genre.

         Comme nous le verrons, la nouvelle après avoir conquis toute l’Europe atteindra par la suite le continent africain où elle connaîtra une évolution tout aussi fulgurante qu’en Occident, favorisée en cela par les mêmes facteurs à savoir les médias.

1.1.1.     L’apport des journaux 

Si déjà à partir du XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle la nouvelle était en vogue dans toute l’Europe où elle était pratiquée par de nombreux écrivains, c’est en partie grâce aux journaux qui lui servaient de support de publication. A cette époque en effet, beaucoup de récits de nouvelles étaient régulièrement publiés en feuilletons dans les colonnes des journaux. De Guy de Maupassant que nous évoquions tantôt, Philippe Bonnefis Professeur de Littérature française moderne et contemporaine et directeur des Presses universitaires de Lilles dit :

  Il ne s’agit, pour lui, que de rassembler, réunir une production dispersée en divers périodiques. Non du tout d’améliorer. De sorte qu’en ce passage du journal au livre qu’il leur faut régulièrement subir, les œuvres, à d’infimes détails près, demeurent inchangées [6]

         Le préfacier donne ainsi à voir tout l’apport des journaux dans la promotion du genre dans les siècles précédents. Son illustration est encore plus éloquente. L’on comprend en effet que les nouvelles passaient par la presse avant d’être éditées. C’est ainsi que les lecteurs ont pu lire : « Le Diable », « Le Vagabond », « L’Auberge », respectivement dans Le Gaulois du 05/08/1886 ; La Nouvelle Revue du 01/01/1887 ; Les Lettres et les Arts du 01/09/1886 avant qu’elles ne soient éditées dans le recueil intitulé Le Horla. L’essor de la nouvelle se trouvait ainsi subordonné au sort de la presse qui lui sert de support.

         La révolution industrielle qui favorise l’essor de la presse permet donc à la nouvelle de prendre véritablement son envol en Europe. C’est dire, avec Chevrier Jacques, que l’on ne doit pas perdre de vue l’essor concomitant de la presse de grande diffusion sans laquelle la nouvelle n’aurait sans doute jamais connu une telle prolifération, un tel succès.[7]

         C’est avec cette fortune que connaît la nouvelle que s’élaborent les premières réflexions critiques. Elles viendront d’abord des praticiens du genre eux-mêmes qui sans doute, face à la prolifération des récits, tenteront de la définir. Dans ce sens Poe Edgar écrira que concernant la nouvelle : Aucun mot ne doit être utilisé qui ne tend vers l’effet final [8]

Edgar A. Poe soulignait, ainsi, déjà les caractéristiques de la nouvelle qui doit circonscrire son sujet, éviter la digression pour ne tendre que vers «l’effet final » ou encore la chute.

Pour lui la nouvelle est en fait, un « court récit en prose ». À l’instar de l’Europe les journaux, les magazines, les revues joueront un rôle fondamental dans la vulgarisation et le foisonnement de récits variés en Afrique et au Burkina Faso dont l’appréciation n’est pas toujours aisée pour la critique littéraire.

1.1.2.  L’apport de la critique 

Les productions de nouvelles se faisant de plus en plus importantes, les critiques littéraires, les chercheurs et autres spécialistes de la nouvelle pour tout dire les universitaires en Europe, prendront le relais de ces acteurs qui faisaient jusque-là office de « critiques ». D’importantes études, de thèses, dépassant alors le cadre des articles publiés dans les revues spécialisées, seront consacrées alors à la nouvelle. L’on prend conscience face à la diversité de la production que si une définition du genre est possible, elle passe absolument et inévitablement par l’analyse en profondeur des textes des nouvellistes par les chercheurs.  

Aux définitions laconiques des débuts succèdent alors les analyses plus approfondies des spécialistes. Godenne René dans son ouvrage sur la nouvelle française nous en donne un exemple.

  La nouvelle, écrit-il, requiert l’unité anecdotique dans son déroulement, une composition très rigoureuse. Tout droit porter. Rien ne doit être laissé au hasard ; pas de longueur pas de digression, pas de dispersion d’intérêt dans son déroulement. Elle va droit au but, sans détours, ce qui n’est pas nécessaire à la compréhension du sujet se voit écarter.[9]

         Comme nous le constatons la nouvelle occidentale croit du fait d’une certaine presse qui lui sert de support de publication. Par ailleurs, la critique littéraire, à travers des études plus approfondies,accompagne cette production dont elle rend compte de la dynamique. Par ces études, il s’opère une maturation de l’écriture de la nouvelle au double plan de la thématique et de l’esthétique.

         En Afrique et au Burkina Faso particulièrement, l’on notera une absence criarde d’études critiques pour une production considérable et variée.

1.1.3 La maturité de la nouvelle occidentale

         La nouvelle s’affirme de plus en plus au cours de ce XXe siècle en Europe. Les productions de nouvelles se multiplient, se diversifient. Les études critiques rendent compte de cette vitalité qui s’opère au double plan de la thématique et de l’esthétique. Le prétexte oral qui caractérisait

les première nouvelles notamment celles de Boccace disparaît dans les nouvelles contemporaines au profit d’un réalisme d’une certaine objectivité. C’est que confirme Midiohouan Guy.

   En effet, à l’origine (XVe et XVIe siècle) la nouvelle en Europe est également très proche du conte[10].

La nouvelle européenne comme nous le constatons, était jadis proche du conte mais s’en est éloignée avec les multiples travaux qui lui sont consacrés. Il en résulte des nouvelles d’un type nouveau qui n’ont parfois rien à voir avec la structure classique des textes fondateurs du genre. En outre, la vision réductrice qui enfermait la nouvelle dans un projet satirique ou un fait anecdotique sur les modèles de Poe évolue et devient plus complexe devant une société elle-même de plus en plus problématique.

   (…) de purement satirique à ses débuts (…) la nouvelle apparaît ensuite comme l’un des éléments majeurs du dispositif réaliste, naturaliste mis en place par Zola, Faubert, Maupassant (…)[11]

La complexité du genre se confirme avec le développement des sciences humaines telles que la psychanalyse, la psychologie. Ces ressources étaient déjà exploitées par les romanciers dans toute l’Europe. L’analyse psychologique dans les nouvelles est désormais plus fine, plus poussée. La nouvelle sous la plume de certains nouvellistes devient un moyend’investigation de la consciencehumaine. Elle vise àcerner la vérité humaine à sa source c’est-à-dire au niveau de l’inconscient. Toutefois la nouvelle procède par des allusions qui permettent en effet d’éclairer ces zones obscures de la conscience de l’homme. La nouvelle policière apparaît avec ses interrogations, ses investigations sur les comportements humains. Dans ce type de nouvelles s’illustre, comme spécialiste de l’intrigue, et de l’énigme policière, l’écrivain belge Georges Simenon dont les œuvres sont adaptées à l’écran.

         La nouvelle en Europe doit son évolution et sa maturité à l’apport considérable de la presse et de la critique. Au cours de sa longue évolution, elle a vu sa structure et sa composition se modifier progressivement. Une rupture s’opère d’avec les premiers textes de nouvelles plus proches de l’oralité au point où on les confondait souvent à des contes.[12] Ces nouvelles semblent ne plus correspondre tout à fait aux réalités et aux besoins des temps modernes. Il  en résulte par conséquent d’autres types de nouvelles aussi diversifiées les unes que les autres. Cela amène certains critiques et spécialistes du genre à penser qu’il n’y a pas de nouvelle mais qu’il y a des nouvelles. Cette diversité des nouvelles sera l’héritage légué à l’Afrique.

1.2La nouvelle en Afrique

1.2.1Difficultés pour définir la nouvelle : variété des nouvelles

La littérature africaine écrite, dans ses formes actuelles de roman, poésie et de nouvelle, est née dans le contexte colonial. C’est donc après des siècles de pratique en Europe que la nouvelle sera introduite sur le continent par la colonisation, à la faveur d’une institution comme l’école. Il est difficile, dans un tel contexte, de situer avec exactitude la date de naissance de la nouvelle africaine. Il existe beaucoup de controverse à ce sujet et les théoriciens du genre n’arrivent pas toujours à se mettre d’accord. Mais il est probable que la nouvelle ait vu le jour en même temps que le roman dans les années 1920.

C’est ainsi que L’Anthologie de la nouvelle sénégalaise donne Sur le chemin du salut de Massyla Diop, parue en 1923[13]comme la première nouvelle africaine. L’auteur y traitait des problèmes des couples mixtes, notamment le mariage entre Noir et une Blanche. Mais pour Richard Claudine une autre théoricienne de la nouvelle :

  Si l’on devrait trouver un ancêtre à la nouvelle en Afrique francophone, il faudrait sans doute citer Ngando de l’écrivain zaïrois Lomami Tchibamba.[14]

         Amour de féticheuse de l’écrivain togolais Félix Couchoro est souvent retenu aussi par certains critiques comme le texte pionnier de la nouvelle en Afrique.

Si l’on s’en tenait aux dates d’édition de ces texte précédemment cités, Amour de féticheuse (1941), Ngando (1948) viendront respectivement après Sur le chemin du salut. Ainsi, le débat ne porte pas sur la chronologie mais plutôt sur la nature même de ces textes et traduit toute la difficulté de classification de la nouvelle africaine à ses débuts.Amour de féticheuse fut présenté par son auteur comme un roman tandis que Ngando passait pour un conte aux yeux de son auteur.[15] D’autres nouvelles parues dans la même période connaîtront un statut ambivalent d’un critique à un autre. Ce sort de la nouvelle africaine, tiraillée entre le conte et le roman fait écrire à Borgomano Madeleine que :

La nouvelle africaine (…) est en butte à un sérieux manque de considération. Etudes et manuels la dépouillent de sa spécificité en la confondant avec le roman et la sous-estiment en tant que genre dit mineur[16]

               Assimilée tantôt au conte, tantôt au roman, la nouvelle africaine semble difficile à cataloguer. Selon l’universitaire béninois Midiohouan Guy :

   Il est permis de penser que le cafouillage des genres [dans la nouvelle africaine] (…) s’explique dans une certaine mesure, par cette influence de l’art littéraire endogène où les différents modes du discours ne se distinguent pas les uns des autres de façon absolue[17]

         La nouvelle africaine puise donc aux sources de l’héritage oral. Elle revendique et exploite le merveilleux, le surnaturel que la nouvelle européenne concède au conte d’où l’existence de nouvelles appelées : « nouvelles fables », « nouvelles épopées », « conte nouvelle » comme   le cas de « Sarzan » dans les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop.

Mais il faut y voir également cet héritage de la diversité et de la variété de la nouvelle européenne dont elle est le rejeton et qui était également proche de l’oralité. Expression de cette diversité, l’on trouve à côté de ces textes immergés dans l’oralité des récits dans lesquels l’expression du réel est portée à son maximum et l’analyse des problèmes sociaux d’une rare efficacité. À cet effet, Tirolien Guy témoigne dans la préface de Tribaliques.

   Plus que d’aimables récits pour amuser la galerie, ce que le lecteur trouvera ici, c’est le témoignage direct d’un homme qui s’interroge tout haut sur sa propre condition et sur celle de son peuple[18]

         Comme on a pu le constater, la nouvelle africaine à ses débuts développe les mêmes caractéristiques que la nouvelle européenne dont elle est l’héritière ; une variété de textes stimulés par les concours et les médias et qui occasionne une certaine confusion autour du genre à ses débuts.

                1.2.2. Les concours et l’essor de la nouvelle en Afrique

Quelques décennies après la parution des textes pionniers de la nouvelle africaine, dans le tournant des années 1960, le genre connaît une évolution fort notable à l’échelle continentale tant au niveau de laquantité qu’au niveau de la qualité. Parmi les raisons de ce bond, il y a incontestablement l’instauration des concours et prix internationaux. Nous citerons le prix Radio France Internationale, le Concours de la meilleure nouvelle de langue française. Dans le cadre de ce dernier concours, on publiait chaque année les textes des différents lauréats dans une collection intitulée : 10 nouvelles de …

Ces concours littéraires à travers les opportunités de publication qui étaient ainsi offertes ont suscité un réel engouement pour la nouvelle. En imposant le respect des canons esthétiques du genre, ils ont contribué à la production de textes de bonne facture littéraire. L’esprit de compétition implicitement établie entre les concurrents a participé à la production de nouvelles de qualité. Évidemment, comme dans tous concours seuls les meilleurs – textes – étaient retenus. À titre d’exemple, l’on citera entre autres lauréats (du Concours de la meilleure nouvelle de langue française et publiés dans la collection 10 nouvelles de … grâce au partenariat A.C.C.T.O.R.T.F. :

-      le Congolais Menga Guy avec « Le Cicérone de la Médina[19] » ;

-      le Burkinabè Nyamba André avec « Avance mon peuple[20] » ;

-      le Nigérien Soli Abdramane, avec « Jeux de la dune[21] ».

         Un autre concours de nouvelles, plus récent, organisé par le Foyer culturel et de Loisirs de Milly-La-Forêt en France incite aujourd’hui à la pratique de la nouvelle. Ce concours qui était en 2006 est à sa 9e édition suscite également de plus en plus de vocation en Afrique et au BurkinaFaso, à travers un voyage culturel de 15 jours qu’il offre en région parisienne. Vont bénéficier de ce voyage au compte de l’édition écoulée dont le thème était « Duo et duel », les lauréats africains suivants :

         Burkina Faso

         1er prix Adama Sorgho, avec « L’Achille d’une tradition ».

         Mali

1er prix Moïse Koné avec, « La Solidarité d’un Malien ».

Niger

1er prix Aboubacar Bizo avec « Boomerang».

Sénégal

1er prix Mathieu-BoungDiéné avec « Soleil assombri[22] ».

Auregard de ce qui précède l’on peut conclure qu’en Afrique les concours ont contribué à l’émergence d’une pratique véritable de lanouvelle. Ils constituent un trait spécifique dans l’évolution de la nouvelle en Afrique. Leur apport à la promotion du genre est comparable à celle de la critique en Occident où on a noté une absence de ces concours au début de la nouvelle.

1.2.3. Les médias et l’essor de la nouvelle africaine

Mis à part ces concours, il y a également les journaux, les magazines, les revues, au plan local comme au plan panafricain, qui participent à la diffusion et à la promotion de la nouvelle. Ils offrent leurs colonnes et favorisent la découverte de nouvellistes aux talents insoupçonnés.  À l’instar des concours, la production dansles journauxfera donc des émules. La presse est prise d’assaut. C’est ainsi que, entre 1956 et 1957, Bemba Sylvain publie une dizaine de nouvelles dans Le Petit journal de Brazzaville. Un Burkinabè, Ouédraogo Martial publia régulièrement dans la revue Bingo. Et de juin 1957 à juillet 1959 il fait paraître une douzaine de nouvelles dans cette revue à laquelle il semble fidèle. L’Ivoirien Koulibaly Isaïe Biton quant à lui trouvera dans le Magazine Amina, un support de publication de ses nouvelles. La revue Présence africaine n’est pas aussi en reste, elle favorise également la publication de plusieurs nouvelles.

         L’on peut donc retenir que les maisons d’édition ainsi que les journaux permettent à la nouvelle de se retrouver un public. Ils permettent à l’instar des périodiques européens à la nouvelle de se trouver un public. Avec les concours, la maîtrise des règles se précise, le genre affiche de plus en plus son autonomie. L’intérêt pour la nouvelle va grandissant et l’on passe d’une phase de balbutiement à une phase de maturité.

                1.2.4. L’Apogée de la nouvelle africaine

         Facteurs d’essor de la nouvelle, les concours et les médias ont accru le foisonnement et la diversité des récits. Dans les années 1970, la nouvelle est alors à son apogée en Afrique : la maîtrise de l’esthétique du genre se confirme et la thématique des nouvelles évoluent. Midiohouan Guy écrit à cet effet :

            La nouvelle connaît un essor sans précédent en Afrique d’expression française en 1971-1980[23]

         Le genre séduit alors de grands romanciers, de part et d’autres de l’Afrique qui entre deux romans publient des nouvelles. Ces romanciers voient dans la nouvelle une nouvelle opportunité.

      Un style de rupture et de retournement pour traduire la division, le désordre et l’incohérence d’une Afrique obligée pour se développer de rompre avec une partie de son passé [24] 

         C’est ainsi que dans la nouvelle « Véhi Ciosane » Sembène Ousmane s’insurge contre la propension de l’homme noir à se définir, non pas par rapport à lui-même, mais toujours en fonction des autres[25].Un autre romancier Lopès Henri avec Tribaliques se prononce sur les grands maux qui minent l’Afrique d’aujourd’hui. La nouvelle lui permet ainsi de :

             (…) braquer le projecteur de l’analyse sur tel ou tel aspect particulier de la réalité africaine d’aujourd’hui [26]

         Les nouvellistes donnent de plus en plus à voir une Afrique en mutation et aux valeurs instables. Mais même si la nouvelle semble, de façon générale, résolument tournée vers le présent, vers l’actualité, le recours aux ressources de l’oralité reste toujours vivace comme nous le constaterons dans certaines nouvelles burkinabè telles que « La Femme de diable » ou encore « Le Mouhoumourgou ». Cette dualité des nouvelles – qui se multiplient et se diversifient – à cheval entre modernité et tradition semble constituer par ailleurs une particularité de la novelle africaine, de ses débuts à aujourd’hui.

1.3La nouvelle au Burkina Faso

1.3.1 Le G.P.N.A.L. et les prix internationaux dans la promotion de la nouvelle burkinabè

         La littérature burkinabè écrite, dans son ensemble, se caractérise par une naissance tardive. Comme le dit Grassin Jean Marie dans la préface du livre de SANOU Salaka, La Littérature burkinabè écrite : l’histoire, les hommes, les œuvres.

  Il faudrait peut-être inventer pour le Burkina Faso la notion de post-émergence renvoyant à l’affirmation d’une nouvelle littérature au sein d’une communauté interlittéraire qui vient elle-même de s’imposer dans le paysage littéraire [27]

         En effet, la littérature burkinabè prend forme avec le roman en 1962 au moment où le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Nigéria, le Sénégal, s’affirmaient déjà sur la scène littéraire internationale. La nouvelle burkinabè, dans cette même mouvance, naîtra tardivement, par rapport à ses sœurs africaines dans le contexte des années 1970 qui marquent l’apogée du genre dans la sous-région. Cette émergence de la nouvelle burkinabè, dans un contexte africain marqué par la maîtrise des canons esthétiques du genre, expliquerait sans doute l’absence de polémique autour de ces textes pionniers qui n’ont été taxés ni de « petit roman » encore moins de conte comme cela s’est remarqué à son avènement en Afrique.

Le genre est né en 1971 avec Les Deux Adorables Rivales suivi de Les soleils de la terre[28]. Ce recueil sera suivi par « Avance mon peuple » primé au Concours de la meilleure nouvelle de langue française en 1972 et publié en 1973 dans le numéro 2 de la collection 10 nouvelles de… Elle connaîtra une seconde édition en 1974 avec l’imprimerie des Presses africaines à Ouagadougou. La nouvelle burkinabè était ainsi née et depuis lors n’a cessé de prospérer grâce surtout aux concours littéraires.

         Les problèmes d’édition se posant avec acuité au Burkina Faso, les concours au-delà des retombées pécuniaires qu’ils offrent, constituent la voie royale pour les nouvellistes de se faire découvrir mais aussi de se faire publier. C’est ainsi que le G.P.N.A.L, concours, qui s’exprime dans le cadre de la S.N.C publie depuis quelques décennies les nouvelles lauréates de chacune de ses éditions sous forme de recueils. Depuis sa création et son institutionnalisation, il n’a cessé de participer à la promotion et à la diffusion de la littérature burkinabè, en général et de la nouvelle en particulier.

         Une observation de la participation au G.P.N.A.L.[29] en français nous autorise à croire que la nouvelle occupe une place de choix au niveau de ce concours.  En effet de tous les genres littéraires inscrits audit concours (roman, poésie, théâtre, poésie pour enfants, roman pour enfants, bande dessinée) seule la nouvelle a été présente à toutes les éditions entre 1983 et 2000. La production en nouvelles est par ailleurs l’une des plus importantes (228 nouvelles produites dans le même temps). Le G.P.N.A.L. s’est affiché au fil des années, en tant que prix littéraire, comme une véritable instance de légitimation et y être primé est une consécration pour tous les auteurs de nouvelles.

         Parallèlement au GPNAL, les nouvellistes burkinabè prennent part à d’autres concours tel le concours international RFI de la meilleure nouvelle. L’on se rappelle que André Nyamba qui est un des premiers nouvellistes burkinabè a été révélé par un de ces concours internationaux. En effet beaucoup de nouvellistes affirment être venus à la nouvelle par le canal des concours. C’est le cas de TiendrébéogoMarie Bernadette.

  J’ai eu le déclic de la nouvelle grâce à un concours radiophonique de la meilleure nouvelle[30]

         En ce qui concerne, elle a déjà pris part au concours international RFI de la meilleure nouvelle. Et sa nouvelle « Damdam » a été retenue par le jury et publiée à Revue Noire. D’autre part, un autre nouvelliste natif de Bobo-Dioulasso, Daboné Zakaria, révélé à la S.N.C. 2004, où il avait obtenu le premier prix, affirme que c’est en écoutant régulièrement l’émission intitulée « Concours de la meilleure nouvelle de langue française », diffusée par Radio Bobo qu’il s’intéressa à la nouvelle.[31]

Fort de cet analyse, nous pouvons donc dire que les concours internationaux au Burkina Faso ont permis aussi d’asseoir une pratique de la nouvelle comme dans le reste de l’Afrique.

En marge de ces prix littéraires, les pouvoirs publics burkinabè œuvrent pour une meilleure promotion du genre au plan national à travers le G.P.N.A.L.

1.3.2. La presse dans la promotion de la nouvelle burkinabè

         La prolifération des médias notamment de la presse écrite (avec le vent de la démocratie), a permis à la nouvelle burkinabè de renforcer sa vitalité. Cette production dans les journaux, bien qu’elle semble négligée par les critiques littéraires, et les enseignants-chercheurs burkinabè, constitue la production la plus importante en termes de quantité. Il revient à la critique de se pencher sur la littéralité de ces récits. Gérard Da Silva, Directeur de la collection « Encres noires », dans la préface aux Nouvelles Écritures Africaines soulignent l’urgence de cette nécessité.

  Il se trouve que la responsabilité de la critique littéraire est de savoir aider alors, que l’élan est simplement donné, à la compréhension de cette jeune littérature, sinon à lui permettre elle-même de mieux se connaître et s’affirmer.[32]

         Deux journaux burkinabé des plus lus, L’Observateur etLe Pays, à travers des rubriquescomme : « Nouvelle » pour le premier et « Nouvelle du Vendredi » pour le second, publient depuis des années des nouvelles. À ces deux organes, il faut ajouter des mensuels, des quotidiens, des magazines plus ou moins connus, plus ou moins récents tels que Le Littéraire, Optijeunes, Junior Vision qui consacrent également leurs colonnes à la nouvelle. Ces rubriques où s’expriment amateurs et professionnels de la nouvelle ont pour nom respectivement : Nouvelle du mois », « Nouvelle » et « Talents des jeunes ».

Au niveau de Junior Vision, nous avons noté une alternance nouvelle / poésie. Nous n’oublions pas les faits divers de « l’inimitable » Sakré Seydou Ouédraogo paraissant comme des « nouvelles faits-divers » dans la rubrique « Nouvelle du mois » du magazine Winninga[33].

Rappelons-nous également les nouvelles de Martin Ouédraogo dans Bingo.

         La publication en ligne, avec la vulgarisation des Technologies de l’information et de la communication(TIC), pourrait être également une piste de recherche. Nous plaçant sous l’argument d’autorité de Herzberger-Fofana Pierrette, nous retenons que Monique Ilboudo a déjà publié une nouvelle intitulée « Sam » dans le journal électronique de l’université de Perth-Australie : Mots pluriels[34]. Ce genre de publications en ligne est déjà très développé en poésie[35].

         La nouvelle burkinabè malgré sa jeunesse, moins d’un demi-siècle de pratique, connaît une bonne fortune. Au-delà de ceux qui sontexclusivement nouvellistes, le genre intéresse aussi les romanciers, les dramaturges et les poètes nationaux. Mais bien plus qu’aux maisons d’édition, la nouvelle doit son essor aux concours littéraires comme le G.P.N.A.L., qui ont su susciter non seulement la vocation de beaucoup de nouvellistes burkinabè mais aussi les ont fait découvrir au grand public. Les médias y ont joué aussi un rôle fort notable que l’on ne saurait ignorer aujourd’hui.        

   La littérature est un travail. Les écrivains sont de grands travailleurs. Nous devons alors les soutenir. C’est la raison d’existence du journal Le Littéraire[36]

         Oumar Nitiéma, Directeur de publication du journal Le Littéraire montre bien le rôle des médias burkinabè dans le rayonnement du patrimoine culturel et littéraire. Si la production de nouvelle s’impose du point de vue de la quantité, que peut-on dire de sa qualité, de son contenu ?

    

       

Publié dans Critique littéraire

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Kientega Sandrine 07/03/2017 22:42

Je vote pour cette littérature et encourage celle enfantine

Adamou L. KANTAGBA 01/04/2017 10:48

Vous avez raison d'encourager la littérature enfantine qui existe mais est méconnue, mal connue. Merci pour votre observation !