LITTERATURE BURKINABE : NAISSANCE ET EVOLUTION DE LA NOUVELLE

Publié le par Adamou L. KANTAGBA

LITTERATURE BURKINABE : NAISSANCE ET EVOLUTION DE LA NOUVELLE

Troisième partie

Françoise dans la « La Femme de diable »

Françoise s’apparente à un type de personnage balzacien que Bardèche Maurice dans la préface de Eugénie Grandet nomme : monomane.

  Le monomane investit toute son énergie, toutes ses forces psychiques, toute sa vie, dans une pensée unique [1] 

         Ainsi définie, l’héroïne de « La Femme de diable » apparaît comme un vrai monomane. En effet, toute sa vie, toute son énergie, ses forces, Françoise l’avait engagée dans la quête d’un enfant. Pourtant on le lui avait dit et redit qu’elle ne devait pas chercher l’opportunité de goûter aux joies de la maternité. Mais le pouvait-elle dans une société où la dignité et la valeur d’une épouse, le plus souvent, se mesurent au nombre de ses maternités. La question fondamentale à laquelle semble buter Françoise c’est : quel sera son devenir ?[2]

         Son désir ardent de servir son mari c’est-à-dire de perpétuer le nom de ce dernier la conduira au village de Wooyi où elle sera exploitée sexuellement. Les populations burkinabè restent, aujourd’hui encore, dans leur majorité analphabètes. Or pour guérir tout mal a besoin d’un diagnostic sûr afin d’en découvrir les causes et d’utiliser les remèdes adéquats.

           L’ignorance constitue donc le problème fondamental chez Françoise. Elles sont nombreuses à s’agripper ou à perpétuer des pratiques rituelles à risques que la médecine moderne peut éviter. Elle était faussement convaincue que les remèdes des Blancs ne pouvaient soigner pareille maladie. Voilà pourquoi elle avait décrété au fond d’elle :

 

            Pas un médecin ni une sage-femme surtout ! (p.67)

           C’est donc parce qu’elle croit à la science des anciens qu’elle accepte ce qu’elle nomme « simulacre de viol » et « bain bizarre ».

a)   Claire

À l’instar de Françoise, Claire apparaît comme un personnage déterminé. Elle vivait paisiblement avec son mari Firmin puis un jour, une autre femme fit irruption dans son foyer. Depuis elle se retrouva progressivement délaissée, abandonnée. La comparaison du narrateur permet de comprendre tout le désarroi de l’héroïne.

  C’est comme si vous étiez un riche propriétaire et qu’un matin on vous déposséderait ; on prendrait vos mines pour faire de vous un gardien de corons (p.55)

         Cette dépossession progressive à laquelle elle assiste impuissante l’amène à user de grands moyens, à recourir comme Françoise ausurnaturel ; surtout que Ragré, le charlatan, lui avait laissé entendre qu’il pouvait faire entrer l’argent dans sa main, le bonheur dans son cœur, le succès dans sa vie.

         Tous ses problèmes avaient fini par lui prendre la tête. Et parce que c’était ce qu’elle voulait, elle prit pour parole d’évangile les propos du charlatan qui subjugué par sa beauté la viole. Le récit nous apprend en effet que c’était une créature rare devant laquelle l’on ne saurait faire carême bien que cela ne puisse justifier son viol.

b)  Tonta

Dès l’ouverture de la nouvelle, elle est présentée comme une militante des mouvements syndicaux scolaire et étudiant. Elle avait fait la prison pour avoir pris à un mouvement de contestation contre la sélection aux examens. C’est donc une femme de caractère, qui a une forte personnalité. Femme battante donc, Tonta est instruite et émancipée. Comme toutes ces « femmes du papier », elle connaît ses devoirs qu’elle accomplit sans qu’on la prie surtout, elle n’ignore pas ses droits dont elle entend jouir pleinement, notamment le droit de disposer de son corps.

 Contrairement à ses camarades, elle refusera la fameuse « corvée bogoyat », ces viols déguisés que les gradés des formateurs imposaient aux nouvelles recrues sous peine de sanctions comme nous le mentionnions auparavant.

         Il apparaît, après observation des personnages féminins, de leurs comportements, que chacune des femmes ainsi violées, à l’exception peut-être de Sibdou, avait un problème auquel elle tentait désespérémentde trouver une solution.

Il est surprenant alors de voir d’une part le sort réservé à tous ses personnages féminins (Françoise, Claire, Tonta) qui ont refusé de supporter dans la résignation ce que le destin leur imposait.

Au-delà du viol qu’elles partagent toutes, elles se sont retrouvées au bout de leur quête avec respectivement le bannissement, la répudiation, la prison. Il est surprenant voire même troublant de constater d’autre part que toutes ces fortunes ont été lésées dans des lieux où elles s’y attendaient le moins, auprès de personnes chez qui elles étaient censées trouver un refuge, une solution à leurs problèmes.

La femme dans les nouvelles apparaît pour ainsi telle une proie.

   (…) proie de l’homme, de l’homme en uniforme, religieux ou policier, qui l’exploite et la viole là où il est censé, de part sa fonction, la protéger ; proie de l’homme et de ses fantasmes où elle devient l’objet de consommation et relais de pouvoir entre homme.[3] 

         Si les violeurs apparaissent comme étant victimes tantôt de pesanteurs socioculturelles, tantôt de pulsions qu’ils ne maîtrisent pas, les violées, elles apparaissent, en tout temps et en tout lieu, comme victimes de l’homme qui les exploite. Quelles sont les sanctions prises contre les violeurs dans les nouvelles ?

            2.4. Sanctions des viols 

         La transgression des normes sociales, ici ou ailleurs, entraîne nécessairement des sanctions proportionnelles à la faute commise. Le viol étant la violation d’une norme, il est passible de peine correctionnelle.[4]

Dans les nouvelles, les auteurs de viol semblent néanmoins ne pas subir le courroux des dieux ni celui des ancêtres, ils échappent aussi à la rigueur de la justice des hommes. En effet, dans les nouvelles, les délinquances (au sens juridique du terme) que sont Ragré, Moustache de chien, Tinga et autres restent et demeurent impunis. Cela est dû au fait qu’ils bénéficient avant tout du silence complice et même coupable de leur victime. Leur méfait est inconnu et sans sanctions. Ce mutisme des violées trouve son explication dans la pudeur légendaire des Africaines. Thérèse Kuoh-Mouhoury que cite Clavreuil Gérard l’avait bien relevé dans un de ses articles portant sur la sexualité :

  Traditionnellement l’Africaine est pudique (…) la femme africaine demeure toujours réservée sur sa jouissance [5]

         À quelque différence près, ces personnages féminins observent les mêmes attitudes après les violences sexuelles qu’elles ont subies.   Interrogée sur son absence par son mari, Françoise n’est guère loquace ou explicite. Elle tait volontiers les péripéties de son voyage au village de Wooyi.

La rupture d’avec cette tradition du silence aurait pu venir de Tonta et de ses camarades un peu instruites. Mais leur courage n’ira point au-delà de petites confidences amicales quelles se font. La peur du qu’en dira-t-on, la pudeur constituent des obstacles majeurs qu’il faudra franchir pour voir les violées dénoncer leur bourreau. Que le silence ne soit plus la règle afin qu’on puisse découvrir et punir ceux qui ont été coupables de viol.

En effet, la majorité de ces femmes sait qu’en parlant, les auteurs des viols seront punis. Mais à l’image de Claire l’héroïne de « La Silhouette du charlatan », elles restent muettes pensant ainsi conserver une dignité déjà hypothéquée. Le monologue de Claire après son viol illustre l’état d’esprit de ces femmes victimes de viols :

  Le pire aurait été la présence des uniformes qui auraient alerté le voisinage et la souillure serait sue (…) une dame de la haute société violée par un charlatan ! (p.64)

         Que de crimes, de viols et même d’incestes passés sous silence par ce repli sur toi ! Claire et ses semblables préfèrent souffrir dans le silence, dans la résignation. Tel que le révèle le rapport de la Marche mondiale des femmes, les bastonnades, les coups et blessures, les violences sexuelles sont fréquentes et ils nuisent à la santé de la femme. Mais le mutisme qu’observent les victimes de ces sévices empêche pour beaucoup de trouver une solution adéquate qui passe par la correction des délinquants.

La plupart de ces personnages coupables de violation des droits de la femme, les nouvelles en témoignent, s’en sortent sans grand fracas et peuvent donc récidiver. Or ces viols ont nécessairement des conséquences plus ou moins graves sur le psychique de celles qui les subissent.

C’est seulement dans « La Femme de diable » de Bernadette Dao, que la mort est réservée à un violeur. La libido débordante de Victorien l’entraînait dans des viols en série. C’est ainsi qu’il s’attire la vindicte populaire. Pris en flagrant délit sur Alimatou, il fut abattu à coups de daba.

Il est intéressant de noter que le seul violeur qui meurt dans les nouvelles, meurt sous la plume d’une écrivaine. Comment le viol affecte-il ces différents personnages féminins ?

            2.5. Conséquences des viols 

Robert Like dans son article, « Violence et pouvoir » dans la Revue internationale de sciences sociales écrit et à juste titre :

  Le viol n’affecte pas seulement l’intégrité physique de la victime : il a des effets désastreux sur sa capacité ultérieure à prendre des décisions qui conviennent en ce qui concerne sa vie sexuelle[6]

                Pour ce qui est d’abord de l’intégrité physique, l’on constate que le violeur arrive toujours à l’improviste, en surprenant sa victime. Il n’y a donc pas de préparation préalable ni aucune précaution sanitaire. En cela, il constitue inévitablement un rapport à risque. Même si par ailleurs les nouvelles ne le mentionnent pas explicitement, les violées sont exposées à d’importants problèmes sanitaires.

         Si au plan sanitaire toues les violées sont menacées au même degré, les conséquences sociales varient d’une victime à une autre. Le statut des personnages, le contexte socioculturel déterminent les conséquences des viols. Chez Françoise et Claire dans « La Femme de diable » et dans « La Silhouette du charlatan », le viol s’est soldé par une grossesse et chacune a eu un enfant. Même si par ailleurs les deux vont mourir, l’un des victimes de la vindicte populaire (Victorien) et l’autre (l’enfant de « père inconnu ») par faute de soin appropriés.

Autre conséquence, le suicide du mari de Françoise. Humilié par un fils étrange qui lui renvoie tout le temps le reflet de son impuissance, il trouve refuge dans la mort qu’il se donne. Quant à Claire, elle dut quitter son foyer avec la réputation de femme infidèle.

Puis dans ces communautés où la responsabilité de la femme passe par le foyer, Françoise et Claire connaîtront le bannissement, la répudiation avec tout ce que cela comporte comme conséquences. En effet, Françoise fut contrainte à s’installer dans un autre village avec son fils « aux mœurs diaboliques » et Claire sera recueillie par une cousine.

         Par ailleurs sur le plan psychologique, le viol affecte durement la femme violée. Son impact sur la psychologie des violées est tel qu’il affecte leur humanité de manière profonde. En effet, il arrive que ces femmes ainsi violées au lieu de se résigner, se révoltent.

   (…) le sexe féminin bafoué, instrumentalisé peut se révéler une arme à double tranchant. A l’oppression succède la subversion [7]

         C’est ainsi que le personnage de Claire s’est complètement métamorphosé. Le viol avait considérablement affecté son regard sur la société. Personne ne comprenait plus l’épouse du professeur ; la pitié et la miséricorde n’était plus de son cru. Certaines victimes de ces viols en sortent avec une sorte de haine, d’aversion de l’homme. D’autres victimes plus pragmatiques se sentent socialement niées décident de prendre leur revanche sur l’homme, sur la société à laquelle elles semblent en vouloir. Dans cette catégorie de personnages féminins se trouve Claire. À leur tour, ces femmes violent les échanges sociaux classiques par une prostitution volontaire ou occasionnelle. Par cette prostitution volontaire, par exemple, Claire entend non seulement se venger de l’oppresseur mais aussi se libérer de la tutelle et de toute tyrannie masculine. Le narrateur dans « La Silhouette du charlatan » rapporte à cet effet :

  La vie l’avait trahit [Claire] et elle prenait sa revanche sur un autre chemin dans ce pénible crachin d’octobre (p 68)

         Simone de Beauvoir, une des figures les plus marquantes du mouvement féministe affirme dans cette même perspective:

  Par ce chemin [la prostitution], la femme réussit à acquérir une certaine indépendance. Se prêtant à plusieurs hommes, elle n’appartient définitivement à aucun ; l’argent qu’elle amasse (…) lui produit son autonomie [8]

Comme l’on peut alors le constater au terme de cette analyse, le viol a d’énormes conséquences sur l’affectif, le devenir sexuel de celles qui le subissent.

En rompant avec les thèmes classiques de dénonciation de la mauvaise gestion de la chose publique par des politiciens imbus d’eux-mêmes (le désenchantement au lendemain des indépendances, la corruption, etc.), et en se déportant dans le champ des violences faites aux femmes notamment le viol, les nouvellistes manifestent leur aptitude à se départir de la pudeur légendaire de l’homme noir, à sortir de leur réserve et à adapter leur plume aux réalités sociales les plus contemporaines.

Avec la poussée démographique, son corollaire de problèmes ; les rapports humains ont considérablement évolué et la question de la sexualité aussi. Celle-ci n’est plus liée à la génitalité (comme c’était le cas dans les sociétés traditionnelles) où elle sous-entendait la procréation.

N’est-ce pas cet aspect de la génitalité qui amène Françoise à supporter les viols rituels dont elle est l’objet ? C’est également ce qui commande le viol de Tinga.

Mais la sexualité de nos jours est aussi et surtout désormais rattachée à la notion de plaisir dont la satisfaction passe bien souvent par le viol. Comme le montrent les viols liés à la délinquance. Ce sont ces deux aspects (d’une même thématique nouvelle, le viol) que tentent de faire découvrir les nouvelles qui, comme nous le mentionnions au premier chapitre, ont connu une évolution fort appréciable grâce aux concours et à la presse.

Comment les nouvellistes s’y prennent-ils avec ce matériau littéraire complexe qu’est le viol, Autrement ? Quels sont les procédés, les techniques narratives qu’ils exploitent pour raconter le viol ? 

 

[1]BALZAC Honoré (de), Eugénie Grandet, p. 7.

[2]Ce type d’interrogation, nous l’avons, par exemple, dans les propos de Timpoko, l’héroïne du roman La Faute et le pardon, qui malgré quatorze années de vie conjugale « normale ». C'est-à-dire avec un mari qui la comprend et n’en fait pas un problème, s’interroge, en dépit de tout, anxieuse : « Qui suis-je et que deviendrais-je dans cette société, sans enfants ». (2003, p.)

[3]ALEM Kangni, « Le Bestial au cœur de l’humain : imaginaire sexuel et représentation littéraire » in Notre Librairie, pp. 82-87

[4]DansLe Mal de peaul’on retrouve un exemple de témoignage de ces sanctions dans les sociétés traditionnelles burkinabé : « Les auteurs de viols (…) sont lynchés sur la place publique » (p.43). Ailleurs au Bwamu, plus précisément pour moins qu’un viol (adultère), l’on est excommunié « (…) le kiro ? (l’adultère) une sale affaire ! L’homme qui tombe sous son coup est avili pour toujours, banni de la société, expulsé du village pour trois ans ».Crépuscule des temps anciens (p.98)

[5]CLAVREUIL Gérard, Érotisme et littératures. Afrique noire, Caraïbes, Océan indien,pp.39-40. 

[6]LIKE Robert, op. cit., p. 174. 

[7]CHEVRIER Jacques, « Pouvoir, sexualité et subversion dans les littératures du Sud », in Notre Librairie, pp. 88-93

[8]BEAUVOIR Simone (de), Le Deuxième sexe, p.226.

Publié dans Critique littéraire

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